Si un plat devait incarner le passage de la cuisine classique à la modernité intellectuelle, ce serait le Canard Apicius. Créé en 1970 par Alain Senderens au restaurant L’Archestrate, ce plat a brisé les codes de l’époque en réhabilitant le mariage du sucré et du salé, inspiré directement par le traité antique de Marcus Gavius Apicius.
La genèse : Une quête archéologique
Dans les années 70, alors que la « Nouvelle Cuisine » commence à émerger, Alain Senderens, chef érudit et passionné d’histoire, plonge dans le De Re Coquinaria. Il y découvre des saveurs oubliées : le miel, le vinaigre, le cumin, la coriandre et surtout, l’idée d’une viande laquée et épicée.
Senderens veut prouver que la gastronomie française peut s’enrichir de son passé le plus lointain pour s’affranchir des sauces lourdes du XIXe siècle. Il imagine alors un canard qui ne serait ni « à l’orange », ni « au sang », mais « à la romaine ».
La technique : L’art du laquage et de la torréfaction
La force du Canard Apicius réside dans le contraste extrême entre la peau, devenue une croûte d’épices craquante, et la chair, maintenue d’une tendreté absolue.
Le processus technique se divise en trois phases critiques :
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Le pochage : Le canard est d’abord poché brièvement dans un bouillon aromatique. Cette étape permet de détendre les tissus et de préparer la peau à recevoir le laquage.
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Le laquage au miel : Le chef badigeonne la volaille d’un mélange de miel de fleurs et de vinaigre de vin rouge. C’est ici que la réaction de Maillard est poussée à son paroxysme.
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Le croûtage aux épices : C’est la signature de Senderens. Un mélange précis d’épices torréfiées et concassées est appliqué sur la peau.
La recette : Le canard Apicius (Inspiration Senderens)
Pour 4 personnes | Préparation : 45 min | Cuisson : 30 min
Ingrédients
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Volaille : 1 beau canard de Challans (ou canette pour plus de finesse).
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Le laquage : 100g de miel de fleurs, 5cl de vinaigre de vin rouge, 10cl de fond de canard corsé.
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Le mélange d’épices (Le « Rub ») : 1 c.à.s de cumin en grains, 1 c.à.s de coriandre, 1 c.à.s de poivre noir, 2 clous de girofle, 1 c.à.s de graines de fenouil.
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Accompagnement : Dattes Medjool et navets boules d’or.
Instructions techniques
1. Préparation des épices
Dans une poêle à sec, torréfiez légèrement toutes les épices jusqu’à ce que les parfums s’exhalent.
Concassez-les grossièrement au mortier. Nos épices ne doivent pas être en poudre, mais garder une granulométrie pour le craquant.
2. Le pochage (Le secret de la tendreté)
Plongez le canard 5 minutes dans un bouillon de volaille frémissant. Égouttez et épongez-le soigneusement. Cette étape assure que la graisse sous-cutanée commencera à fondre uniformément.
3. Le laquage et croûtage
Faites tiédir le miel avec le vinaigre. Badigeonnez généreusement tout le canard avec ce sirop. Appliquez ensuite le mélange d’épices par pressions manuelles sur toute la peau. Elles doivent « coller » au miel.
4. La cuisson
Enfournez à 190°C pendant environ 20 à 25 minutes. Arrosez régulièrement avec le jus de cuisson (miel + graisse de canard). La peau doit devenir sombre, presque caramélisée, sans brûler les épices. Note technique : La chair doit rester rosée à cœur (environ 54°C à la sonde).
5. Finition
Laissez reposer le canard 10 minutes sous une feuille d’aluminium avant de le découper. Servez avec les dattes dénoyautées et pochées dans le reste de la sauce miel/vinaigre réduite avec le fond de canard.
L’héritage : Une liberté créative retrouvée
Le Canard Apicius a ouvert la voie à la cuisine fusion et à la redécouverte des épices par des chefs comme Olivier Roellinger.
Il a imposé la cuisson rosée pour le canard, là où les habitudes de l’époque tendaient vers la surcuisson.
L’avis d’Aventure Culinaire :
Le Canard Apicius est bien plus qu’une recette de génie ; c’est la preuve que l’innovation en cuisine passe souvent par une culture historique immense.
En mariant la rigueur technique française aux saveurs de la Rome antique, Alain Senderens a redonné au métier de cuisinier sa dimension de chercheur.
Chez Aventure Culinaire, nous considérons ce plat comme le point de départ de la liberté créative moderne : ne plus suivre la tradition par habitude, mais la réinventer par savoir.



