« Bon appétit », une formule si familière… et pourtant controversée
Qui n’a jamais souhaité « bon appétit » avant un repas ?
Cette expression, aujourd’hui universellement acceptée en France et souvent associée à la convivialité de la gastronomie française, cache pourtant une histoire étonnante. Pendant des siècles, dire « bon appétit » était non seulement déconseillé, mais carrément considéré comme vulgaire et impoli dans les cercles de la bonne société.
Comment cette formule, autrefois bannie des tables royales et bourgeoises, est-elle devenue un incontournable de nos repas quotidiens ?
Plongeons dans l’histoire de l’étiquette, des mœurs et des traditions culinaires qui ont façonné l’usage de cette expression si particulière, un sujet essentiel pour comprendre les subtilités de la culture culinaire française et les règles de bienséance à table.
I. Histoire de l’étiquette : Pourquoi « bon appétit » était-il proscrit ?
L’interdiction de « bon appétit » n’est pas un caprice, mais le reflet de profondes conventions sociales et culturelles ancrées dans l’Ancien Régime et perpétuées jusqu’au XXe siècle.
A. Le repas, un acte social avant d’être biologique
Dans les milieux aristocratiques et bourgeois, le repas n’était pas un simple acte de nutrition. C’était un rituel social codifié, un moment de distinction, de conversation raffinée et de démonstration de richesse.
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La vulgarité de l’appétit : « L’appétit » renvoie à la faim, au besoin primaire, voire animal, de se sustenter. Évoquer explicitement ce besoin était jugé grossier, trop terre-à-terre. Il fallait sublimer l’acte de manger par la conversation, le raffinement des mets et la beauté de la table.
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La négation de la faim : L’idéal était de ne pas montrer sa faim. D’ailleurs, les femmes, en particulier, devaient manger avec délicatesse, sans voracité, et laisser l’impression de « picorer » pour préserver leur image de finesse.
B. L’offense à l’hôte et aux cuisiniers
Une autre raison de l’interdiction résidait dans l’interprétation de l’expression elle-même :
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Doute sur la qualité des mets : Souhaiter « bon appétit » pouvait être perçu comme un doute sur la qualité de la cuisine. L’idée implicite était que si les plats étaient excellents, l’appétit viendrait naturellement, sans qu’il soit nécessaire de le souhaiter. Le souhaiter, c’était presque insinuer que l’on aurait besoin d’avoir très faim pour apprécier ce qui était servi. C’était une offense à la fois à l’hôte (qui recevait) et aux cuisiniers (qui préparaient).
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Intervention inopportune : Selon les règles strictes, seul l’hôte (ou l’hôtesse) avait la prérogative de signaler le début du repas, et ce, de manière implicite (en se servant le premier ou en invitant à le faire), plutôt qu’avec une formule verbale aussi directe.
C. Ce qu’il fallait dire (ou ne pas dire)
L’étiquette de l’époque suggérait de ne rien dire du tout. On attendait simplement que l’hôte donne le signal de commencer. On pouvait, en revanche, remercier pour l’invitation ou complimenter sur la beauté de la table. Des formules plus générales comme « J’espère que vous passerez un bon moment » étaient acceptables, mais pas spécifiquement liées à l’acte de manger.
II. L’évolution des mœurs : De l’interdit à l’usage courant
Le XXe siècle a été le théâtre d’une profonde transformation des coutumes sociales en France, et l’expression « bon appétit » n’a pas échappé à cette évolution.
A. La démocratisation de l’étiquette
Après les deux guerres mondiales, la société française s’est progressivement démocratisée. Les codes aristocratiques se sont assouplis, et les classes moyennes ont adopté de nouvelles formes de convivialité, moins rigides.
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Influence des médias : Le cinéma, la télévision et plus tard internet ont contribué à uniformiser les pratiques. Les figures publiques utilisant « bon appétit » ont normalisé l’expression.
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Tourisme : Les échanges culturels, notamment avec des pays où l’équivalent de « bon appétit » est d’usage courant, ont aussi favorisé son acceptation.
B. Aujourd’hui : Un signe de convivialité
Dans la France actuelle, « bon appétit » est devenu un signe de convivialité et de bienveillance.
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Au restaurant : Serveurs et clients l’utilisent indifféremment.
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En famille ou entre amis : C’est une formule chaleureuse qui marque le début du partage.
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Anecdote actuelle : Tenter de ne pas dire « bon appétit » aujourd’hui peut parfois paraître étrange ou snob, à l’exception de dîners très formels ou de familles qui perpétuent cette tradition désuète avec une certaine nostalgie.
III. « Bon appétit », l’expression qui a conquis la table Française
L’histoire de « bon appétit » est un témoignage fascinant de l’évolution des mœurs et de l’étiquette en France.
D’une expression jugée vulgaire et bannie des tables raffinées, elle est devenue un pilier de la convivialité française, un souhait simple et sincère avant de partager un repas.
Aujourd’hui, dire « bon appétit » est une façon courante de célébrer le plaisir de manger ensemble, sans les contraintes d’une étiquette révolue.