À la cour de Versailles, le repas n’était jamais une simple affaire de subsistance, mais le prélude obligatoire à la séduction. On ne cherchait pas la satiété, mais l’éveil des sens par des mets rares, légers et réputés « échauffants ».
Cette cuisine, dite « de cabinet », se dégustait dans l’intimité des Petits Appartements, loin du protocole pesant de la Cour, là où la gastronomie devenait l’alliée des cœurs et des corps.
I. La théorie des signatures et des tempéraments
La science médicale de l’époque, encore imprégnée de la théorie des humeurs, classait les aliments selon leur capacité supposée à produire de la semence ou à stimuler les « esprits vitaux ». Dans cette quête de vigueur, vous auriez vu les cuisiniers privilégier deux catégories d’aliments :
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Les aliments « venteux » : Ceux qui, selon la croyance, provoquaient une tension interne nécessaire à l’ardeur (comme les bulbes et certaines racines).
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Les aliments « chauds et humides » : Censés nourrir les fluides corporels et régénérer l’énergie vitale épuisée par les plaisirs.
II. Les incontournables de la table de Louis XV
1. Le chocolat à l’ambre
Louis XV, grand amateur de cuisine qui n’hésitait pas à passer lui-même derrière les fourneaux de ses appartements privés, portait une affection particulière au chocolat.
Contrairement à la boisson sucrée que vous connaissez aujourd’hui, le chocolat de Versailles était une potion puissante, amère et épicée. On y ajoutait souvent de l’ambre gris — une substance rare et coûteuse issue du système digestif du cachalot.
L’ambre était alors considéré comme le stimulant ultime, capable de réveiller les tempéraments les plus las par ses effluves musqués.
2. La truffe : « Le diamant noir des cuisines »
Brillat-Savarin affirmera plus tard que la truffe « rend les femmes plus tendres et les hommes plus aimables ».
À Versailles, elle était consommée en quantité prodigieuse, rôtie sous la cendre ou préparée en ragoût.
Sa rareté, son prix exorbitant et son parfum tellurique en faisaient l’ingrédient phare des soupers fins, notamment sous l’influence de la Marquise de Pompadour qui en fit une arme de séduction.
3. Les céleris et les asperges
Ces légumes étaient les piliers de la « diète galante ». La Marquise de Pompadour, craignant de perdre les faveurs du Roi à cause de son tempérament qu’elle jugeait trop froid, s’imposait un régime strict à base de potages au céleri et de pointes d’asperges.
On croyait alors que leur forme et leur croissance rapide étaient le signe d’une puissance vitale transmissible directement à l’homme.
III. Les produits de la mer : L’iode et le désir
1. L’huître, reine de l’alcôve
L’huître est sans doute le plus célèbre des aphrodisiaques versaillais. Si l’on raconte que Casanova en consommait cinquante chaque matin, sachez qu’à Versailles, elles étaient servies par centaines lors des soupers fins.
Leur texture unique et leur origine marine (rappelant la naissance de Vénus) les rendaient indispensables. Louis XV les aimait particulièrement, les accompagnant de vins de Champagne mousseux, une nouveauté dont les bulles étaient censées « porter les esprits au cerveau ».
2. Le retour des épices rares
Alors que Louis XIV préférait une cuisine plus naturelle et française, Louis XV réintroduit avec audace les épices d’Orient via la Compagnie des Indes : vanille, cannelle, safran et gingembre.
Ces ingrédients précieux n’étaient pas utilisés pour masquer le goût, mais pour leur capacité réputée à « échauffer le sang » et accélérer la circulation des humeurs.
IV. Un menu type de « souper fin » au petit Trianon
Pour vous permettre d’imaginer l’atmosphère de ces tables secrètes, voici la structure d’un menu de la couche tel qu’il pouvait être dressé :
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Entrée : Consommé de volaille aux crêtes et rognons de coq (des abats symbolisant la virilité et la force animale).
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Plat de résistance : Filets de soles à l’ambre ou ragoût de truffes à la crème.
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Légume de saison : Cardons à la moelle ou pointes d’asperges au jus.
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Douceurs de fin : Pâte de vanille ou biscuits à l’anis, l’anis étant alors renommé pour ses vertus stimulantes et digestives.
V. La place de la gastronomie aphrodisiaque dans l’histoire
Il est essentiel de comprendre que ces mets n’avaient pas qu’une fonction purement biologique. L’aspect aphrodisiaque résidait tout autant dans la rareté des produits — le luxe étant en soi un puissant excitant — que dans le cadre.
La table de Versailles était le théâtre où l’on pratiquait l’art de la conversation galante, du double sens et de la flatterie.
L’aliment devenait le complice d’une mise en scène globale où l’esprit était séduit bien avant que le corps ne prenne le relais.
L’art de vivre comme art de plaire
En conclusion, la gastronomie aphrodisiaque de Versailles témoigne d’une époque où l’on ne séparait pas le plaisir du goût de celui de l’amour.
Les rois de France ont su transformer le repas en un instrument de pouvoir et de séduction, prouvant que la table est sans doute le plus bel écrin du désir.
En redécouvrant ces ingrédients aujourd’hui, vous ne dégustez pas seulement des produits d’exception, vous retrouvez l’essence même d’un patrimoine dédié à la célébration de la vie et des sens.