La Tartiflette est bien plus qu’un simple gratin de pommes de terre, de lardons et de reblochon.
C’est le plat emblématique des sports d’hiver et de l’authenticité savoyarde. Pourtant, contrairement à la raclette ou à la fondue, sa recette, et surtout son nom, ne sont pas issus d’une tradition ancestrale.
Derrière cette image de plat rustique de montagne se cache une histoire marketing brillante et relativement récente, qui a propulsé ce plat au sommet des tables hivernales françaises.
Découvrez les vraies origines de la Tartiflette, son lien réel avec la Savoie et les anecdotes qui entourent sa création.
I. L’origine géographique : le reblochon et la Savoie
La Tartiflette doit son existence à son ingrédient principal : le reblochon.
Le reblochon : un fromage à l’histoire bien réelle
Le reblochon est un fromage au lait cru pressé et non cuit, bénéficiant d’une Appellation d’Origine Protégée (AOP). Son histoire, contrairement à celle de la Tartiflette, remonte au XIIIe siècle dans le massif des Aravis (Haute-Savoie).
Le terme « reblochon » vient du verbe savoyard reblocher, qui signifie « traire une seconde fois ». Les paysans effectuaient cette seconde traite, plus discrète et donnant un lait très riche, pour ne pas payer une redevance trop élevée aux propriétaires des terres, qui mesuraient le volume de lait produit par la première traite. Ce lait de seconde traite était utilisé pour fabriquer le reblochon, un fromage plus petit et plus crémeux.
Le reblochon est donc bien un produit du terroir, authentique et historique.
La « péla » : l’ancêtre discret
Avant que le nom « Tartiflette » n’existe, les locaux cuisinaient déjà un plat rustique similaire à base de pommes de terre, d’oignons et de fromage (souvent de la tomme) : la péla.
La péla est le nom donné à la poêle à long manche utilisée traditionnellement en Savoie pour cuire les plats sur la braise. Le plat était rustique, sans crème fraîche et sans cette couche généreuse de reblochon fondu qui caractérise la version moderne.
II. L’origine moderne : une création marketing récente
L’histoire de la Tartiflette que nous connaissons aujourd’hui est liée à l’effort promotionnel du syndicat interprofessionnel du reblochon.
La naissance de la tartiflette (années 1980)
Le mot « Tartiflette » est apparu dans les années 1980. Il a été inventé par le Syndicat Interprofessionnel du Reblochon afin de relancer les ventes du fromage, dont la consommation était principalement régionale.
Le nom est directement inspiré du mot savoyard tartifla, qui signifie tout simplement « pomme de terre ». L’objectif était de créer un nom à consonance ancienne pour un plat savoyard, suggérant une tradition séculaire.
La recette moderne, incluant l’oignon, le lard ou les lardons, la crème fraîche et le demi-reblochon posé côté croûte, a été standardisée à cette époque pour créer un plat facile à reproduire dans les restaurants et les stations de ski.
Le succès immédiat
La Tartiflette a bénéficié de l’essor des sports d’hiver et du tourisme de montagne. Le plat répondait parfaitement aux attentes des vacanciers :
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Riche et réconfortant : Idéal après une journée de ski.
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Facile à servir : Parfait pour la restauration rapide de station.
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Marqueur identitaire : Rapidement associé à l’imagerie montagnarde et au terroir.
En quelques années seulement, la Tartiflette est passée du statut d’invention publicitaire à celui de plat traditionnel national, éclipsant presque l’authentique péla.
III. Actualité et recettes phares
Aujourd’hui, la Tartiflette est un incontournable des cartes des restaurants, mais elle est également l’objet de nombreuses variations.
La recette classique : les fondamentaux
La recette canonique de la Tartiflette pour les puristes et les restaurateurs de Savoie se compose :
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Pommes de terre (cuites à l’eau ou vapeur, non écrasées).
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Oignons émincés.
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Lardons fumés ou dés de jambon.
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Crème fraîche épaisse.
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Un demi-reblochon AOP entier, posé croûte vers le haut, de manière à ce qu’il fonde sur le plat et que sa croûte caramélise légèrement.
Les variations populaires
La Tartiflette a inspiré de nombreuses « déclinaisons » régionales ou saisonnières :
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La Croziflette : Remplace les pommes de terre par des crozets (petites pâtes carrées de Savoie).
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La Morbiflette : Utilise du Morbier AOP à la place du reblochon (spécialité du Jura).
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Les ajouts : Certains y incorporent du vin blanc de Savoie (comme le roussette) ou de l’ail pour renforcer les saveurs.
Le statut AOP
Il est important de noter que si le reblochon est protégé par l’AOP, la recette de la Tartiflette elle-même ne l’est pas. N’importe qui peut vendre une « tartiflette« , mais elle doit obligatoirement être faite avec du reblochon AOP pour respecter l’esprit du plat.
IV. Anecdote : la tartiflette, plat de résistance au Tour de France
Une anecdote qui illustre bien la popularité tardive de la Tartiflette est son apparition au Tour de France. Longtemps, la fondue et la raclette étaient les seuls symboles gastronomiques de la montagne.
Ce n’est que dans les années 1990 que la Tartiflette s’est solidement ancrée dans l’imaginaire du Tour, devenant un plat servi dans les étapes alpines, prouvant que, même sans une histoire de cinq siècles, un marketing bien ciblé peut créer instantanément une tradition culinaire nationale.
La Tartiflette est donc un plat paradoxal : elle est à la fois l’archétype du plat traditionnel français et une invention publicitaire réussie. Son succès est la preuve que la gastronomie est une affaire de goût, mais aussi, parfois, une affaire de marketing.



