Si le Beaufort est surnommé « le Prince des Gruyères », le Grataron en est assurément le « Chevalier de l’Ombre ». Ce fromage à pâte pressée non cuite, exclusivement fabriqué à partir de lait de chèvre, raconte une histoire de cohabitation millénaire entre les grands troupeaux bovins et les « vaches du pauvre » (les chèvres).
Un peu d’histoire : La part du berger
Historiquement, dans les hautes vallées de la Tarentaise et du Beaufortain, les meilleures pâtures étaient réservées aux vaches pour la production du Beaufort, destiné à la vente et au commerce lointain.
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La consommation domestique : Les familles possédaient souvent quelques chèvres pour leurs besoins personnels. Le lait de chèvre, plus digeste, était utilisé pour la consommation quotidienne, tandis que le surplus était transformé en petits fromages : les Grataron.
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Le nom : Le terme « Grataron » viendrait de l’action de « gratter » la croûte pendant l’affinage pour en retirer les impuretés ou les moisissures indésirables, une technique de soin manuel très précise.
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Une survie miraculeuse : Au milieu du XXe siècle, avec l’industrialisation laitière, le Grataron a failli disparaître. Il doit sa survie à une poignée de producteurs fermiers passionnés qui ont refusé de voir ce savoir-faire s’éteindre.
Fiche technique et fabrication : La rigueur du geste
Le Grataron du Beaufortain est un fromage de caractère, reconnaissable entre mille.
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Le lait : Uniquement du lait de chèvre entier et cru.
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La forme : Un petit cylindre de 8 à 10 cm de diamètre, pesant environ 350 à 450 grammes.
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La croûte : Sa robe est d’un brun orangé caractéristique, légèrement humide et morgée (frottée à l’eau salée).
Le processus de fabrication « comme un chef » :
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L’emprésurage : Le lait est caillé rapidement après la traite.
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Le décaillage : Le caillé est découpé en grains fins pour favoriser l’égouttage.
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Le moulage et pressage : Les grains sont mis en moules et pressés pour expulser le petit-lait.
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Le salage : Réalisé au sel sec ou en saumure.
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L’affinage : C’est l’étape cruciale. Le Grataron passe au minimum 4 à 5 semaines en cave fraîche et humide. Il est frotté et retourné régulièrement à la main. C’est ce travail de la croûte qui lui donne sa couleur et ses arômes de sous-bois.
Profil gastronomique : Puissance et finesse
Contrairement à beaucoup de fromages de chèvre qui sont acides et frais, le Grataron se distingue par sa douceur onctueuse et ses notes de noisette.
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Au nez : Des arômes de cave, de terre humide et une légère pointe caprine.
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En bouche : La texture est souple, presque crémeuse sous la croûte. On y retrouve le goût des herbes d’alpage (serpolet, achillée) que les chèvres sélectionnent avec soin.
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L’accord parfait : Pour rester dans le terroir, dégustez-le avec un vin blanc de Savoie de caractère, comme une Roussette de Savoie (Marestel) ou un Chignin-Bergeron. Le gras du fromage répondra parfaitement à l’acidité et au fruité du vin.
Situation actuelle et protection régionale
Aujourd’hui, la production reste confidentielle et majoritairement fermière. On le trouve principalement sur les marchés locaux (Arêches, Beaufort, Albertville) ou dans les coopératives de la région.
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La marque « Grataron du Beaufortain » : Bien qu’il ne bénéficie pas (encore) d’une AOP comme son grand frère le Beaufort, sa production est strictement encadrée par une charte de qualité respectant les méthodes ancestrales et l’origine géographique.
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Le défi climatique : Les producteurs font face à la raréfaction de certaines herbes de haute altitude, ce qui rend chaque saison unique dans le goût du fromage.
L’analyse d’Aventure Culinaire
Le Grataron est la preuve que dans la gastronomie française, la « petite » histoire est aussi noble que la grande.
C’est un fromage de niche qui demande une main-d’œuvre importante pour un volume faible, ce qui en fait un produit de luxe authentique.
Le déguster, c’est soutenir une agriculture de montagne qui refuse la standardisation.



