En novembre 1793, en pleine Terreur révolutionnaire, la Convention nationale décrète que tous les boulangers doivent produire un seul type de pain : le “pain d’égalité”.

Ce pain unique, censé abolir les différences sociales jusque dans l’assiette, devient rapidement un symbole d’égalitarisme forcé… et un sujet de mécontentement populaire.

Voici l’histoire complète et détaillée de cette mesure radicale, de ses origines à ses conséquences.

Contexte : le pain, nerf de la Révolution

Au XVIIIe siècle, le pain est l’aliment de base des Français. On en consomme entre 1 et 2 kilos par jour, selon les régions et les classes sociales. Mais tous les pains ne se valent pas :

  • Les riches mangent du pain blanc, fait de farine de froment tamisée (fleur de farine)

  • Les pauvres se contentent de pain brun, souvent mêlé de son, d’orge ou de seigle

Cette inégalité alimentaire devient un symbole de la fracture sociale. Dès les débuts de la Révolution, le pain est au cœur des revendications : les émeutes de subsistance, les pillages de boulangeries et les réquisitions se multiplient.

Le décret du “pain d’égalité” (15 novembre 1793)

Sous l’impulsion des représentants en mission Joseph Fouché et Jean-Marie Collot d’Herbois, la Convention adopte un décret radical :

« La richesse et la pauvreté devant également disparaître du régime de l’égalité, il ne sera plus composé un pain de fleur de farine pour le riche et un pain de son pour le pauvre. Tous les boulangers seront tenus, sous peine d’incarcération, de faire une seule sorte de pain : le pain d’égalité. »

Ce pain est composé de farine de froment complète, d’eau, de sel et de levain. Il est brun, dense, rustique, et doit être vendu au même prix pour tous. L’objectif est clair : abolir les privilèges alimentaires et imposer une égalité visible et quotidienne.

Une utopie alimentaire… imposée par la force

Le pain d’égalité devient obligatoire dans tout le pays. Les boulangers qui continuent à produire du pain blanc sont arrêtés, leurs fournils réquisitionnés. Des cartes de rationnement sont mises en place, et les municipalités contrôlent les poids, les prix et les recettes.

Mais cette mesure se heurte à plusieurs problèmes :

  • Les classes populaires trouvent le pain trop dur, trop acide, difficile à digérer

  • Les bourgeois protestent contre la disparition du pain blanc, symbole de raffinement

  • Les boulangers dénoncent la perte de savoir-faire et la standardisation forcée

Dans certaines villes, comme Lyon ou Bordeaux, des émeutes éclatent autour des fours publics. Le pain, censé unir les citoyens, devient un objet de discorde et de surveillance.

Le goût de l’égalité : entre rusticité et rejet

Le pain d’égalité est loin de faire l’unanimité. Sa texture dense, sa couleur sombre et son goût acide rappellent aux plus pauvres les pains de disette. Pour les plus riches, il incarne une régression culinaire. Même les révolutionnaires les plus fervents peinent à l’apprécier.

Des témoignages de l’époque évoquent :

  • Des enfants qui refusent de manger

  • Des familles qui tentent de blanchir le pain avec de l’eau

  • Des boulangers qui cachent du pain blanc sous le comptoir

Le pain devient un symbole de contrainte politique, plus qu’un aliment de subsistance.

Vers la fin du pain unique

Après la chute de Robespierre en 1794 et la fin de la Terreur, les mesures les plus radicales sont progressivement abandonnées. Le décret sur le pain d’égalité est assoupli, puis oublié. Les boulangers recommencent à produire plusieurs types de pain, et les consommateurs retrouvent le choix.

Mais l’idée d’un pain accessible à tous reste vivace. Elle inspire, un siècle plus tard, la création de la baguette, pain long, léger, bon marché, devenu symbole de la République et du quotidien populaire.

Le pain comme outil politique

Le scandale du pain d’égalité révèle les limites de l’égalitarisme imposé. Si l’intention était noble — abolir les privilèges jusque dans l’alimentation — la mise en œuvre brutale a généré rejet, contournement et révolte. Le pain, loin d’être neutre, est un marqueur social, culturel et politique.

Et son histoire, de la miche paysanne à la baguette républicaine, raconte celle d’une France en quête d’équilibre entre liberté, égalité… et goût.

 

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