La table médiévale était bien plus qu’un lieu de repas.
C’était le théâtre d’une danse complexe où la nourriture était à la fois un gage de statut social, un remède médical, et un miroir des mœurs.
L’alimentation n’était pas neutre : elle était censée façonner le corps et l’esprit.
Si les jeûnes et les jours maigres imposaient des restrictions à tous, l’assiette des femmes, notamment des nobles, était soumise à des codes diététiques et moraux subtils, mais puissants.
Ces restrictions ne prenaient pas la forme d’interdits légaux stricts, mais plutôt de recommandations médicales et de prescriptions sociales visant à maintenir la tempérance et à respecter la « nature féminine » telle qu’elle était perçue à l’époque.
Alors, quels mets étaient jugés trop « forts », trop « chauds » ou trop vulgaires pour le corps et l’âme d’une femme au Moyen Âge ?
I. Les fondations de l’interdit : la théorie des humeurs
Pour comprendre ces tabous alimentaires, il faut revenir à la base de la médecine médiévale, héritée d’Hippocrate et de Galien : la Théorie des Humeurs. Le corps humain était régi par quatre fluides (sang, phlegme, bile jaune, bile noire), chacun associé à des qualités (chaud, froid, sec, humide).
Cette théorie dictait la diététique, et elle faisait une distinction claire entre les sexes :
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L’Homme : Associé aux qualités « chaudes » et « sèches » (force, courage, activité), il pouvait se permettre des aliments plus puissants.
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La Femme : Associée aux qualités « froides » et « humides » (passivité, délicatesse, pureté), elle devait consommer des aliments qui renforçaient sa nature propre, ou du moins qui ne venaient pas la perturber.
L’objectif de la diététique féminine était d’éviter les aliments qui risquaient d’échauffer le corps ou l’esprit, au risque de dériver vers l’excès ou la passion.
II. Les catégories d’aliments moralement déconseillés
Les recommandations déconseillaient principalement les aliments jugés trop énergétiques, trop excitants ou trop violents :
1. Les viandes « trop chaleureuses »
Toute viande rouge ou gibier était vue comme « chaude » et « sèche. » Elles étaient associées à la force physique et à l’augmentation du sang, ce qui pouvait être inapproprié pour une femme noble dont le rôle social exigeait la modération.
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Le gibier : Souvent réservé aux hommes (chasseurs), sa consommation était vue comme dangereuse pour la tempérance féminine.
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Le porc et le bœuf : Bien que consommés par tous, ils étaient moins recommandés aux femmes que les viandes jugées plus « froides » et légères comme la volaille blanche (poulet, chapon) ou le poisson. Selon certains théologiens, la viande « échauffe le mangeur et le conduit à la luxure », une association dont la femme devait absolument se prémunir.
2. Les épices et condiments « échauffants »
Les épices exotiques et les condiments forts étaient utilisés pour relever les saveurs, mais beaucoup étaient considérés comme échauffants ou même comme des aphrodisiaques.
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Le poivre, le gingembre, la cannelle : Bien qu’appréciées (et signe de richesse), elles devaient être utilisées avec modération par les femmes. Les médecins s’inquiétaient que ces aliments, en excitant les humeurs, ne conduisent à l’impudeur ou à la perte de la retenue.
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L’ail et l’oignon : Jugés trop « vulgaires » ou « forts, » ils étaient associés au travail paysan. Une femme noble devait afficher un raffinement incompatible avec l’haleine et l’odeur laissées par ces aliments, ce qui était un marqueur social fort.
3. Les boissons fortes et les excès de table
Si le vin était la boisson de base (l’eau étant souvent insalubre), il était généralement coupé d’eau. Les femmes étaient particulièrement encouragées à boire des vins plus légers ou dilués. L’alcool pur (bière forte ou vin non coupé) était réservé aux hommes ou aux moments de fête.
L’excès, ou la gloutonnerie (gula), était un péché mortel. Pour les femmes, l’idée de consommer trop, ou trop vite, était d’autant plus mal vue qu’elle allait à l’encontre de l’idéal de tempérance et de retenue.
III. Le contrepoint : les mets qui renforçaient la tempérance
Si certains aliments étaient déconseillés, d’autres étaient au contraire fortement prescrits pour les femmes, car ils renforçaient leur nature « froide et humide », garante de la pureté, de la délicatesse, et de la santé (selon la médecine de l’époque) :
Les volailles et le poisson : la hiérarchie de la légèreté
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Volailles blanches : Le poulet, le chapon, ou la poule (surtout bouillis ou cuits à l’eau) étaient privilégiés par les femmes nobles. Ils étaient considérés comme des chairs légères, faciles à digérer, et moins excitantes que le gibier ou la viande rouge.
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Le poisson d’eau douce : Le poisson, nourriture d’abstinence par excellence (notamment pendant le Carême), était perçu comme un aliment « froid » et « humide ». Il était donc particulièrement adapté au tempérament féminin et ne risquait pas de troubler l’équilibre des humeurs.
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Produits laitiers : Le lait (surtout de chèvre ou de brebis), le fromage frais et les œufs étaient des sources de protéines considérées comme tempérées et nourrissantes.
Les légumes cuits et les fruits transformés
Si l’aristocratie se méfiait des légumes « rampant sur terre » (considérés comme lourds et vulgaires), ils étaient consommés cuits pour faciliter la digestion (la coction dans l’estomac étant un concept clé).
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Soupes et bouillons : Les bouillons de légumes et de céréales étaient la base de l’alimentation. Ils étaient jugés hydratants et légers.
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Les fruits cuits : La méfiance envers les fruits frais et crus était générale, car ils étaient jugés trop froids et capables de provoquer des maladies. Les femmes consommaient donc leurs fruits sous forme de compotes, de marmelades, ou intégrés dans des tourtes, ce qui rendait l’aliment « cuit » et « tempéré ».
IV. Les preuves textuelles : la diététique dans les manuels
Ces prescriptions ne sont pas de simples hypothèses. Elles sont codifiées dans des manuels de santé et d’étiquette qui circulaient au Moyen Âge et à la Renaissance.
Les Regimen Sanitatis Salernitanum (Régime de santé de Salerne), un ouvrage diététique faisant autorité, ou les conseils prodigués dans le Tacuinum Sanitatis (un manuel de bien-être), codifient l’usage de chaque aliment en fonction de ses propriétés (chaud/froid) et de la personne qui le consomme (sexe, âge, profession). Ces ouvrages recommandaient explicitement l’usage d’aliments légers, peu épicés, et hydratants pour les femmes.
Par ailleurs, les manuels de conduite et d’étiquette, tels que ceux prescrits aux jeunes filles de la noblesse, mettaient l’accent sur la retenue à table. Le fait de ne pas se servir directement, de manger lentement, et d’éviter les aliments trop odorants ou roboratifs, était une marque de distinction sociale et de moralité.
V. Héritage et déclin de ces codes alimentaires
Ces codes ont perduré longtemps. Au-delà du Moyen Âge, la distinction entre les mets féminins et masculins s’est prolongée jusqu’à la Renaissance, et même au début de l’époque moderne. Par exemple, au XVIe siècle, la cour continuait de déconseiller aux femmes la consommation de viandes fumées, d’alcool fort ou d’épices, pour conserver la délicatesse de leur teint et la pureté de leur organisme.
Ce n’est qu’avec l’avènement de la médecine moderne et l’abandon progressif de la théorie des humeurs (à partir du XVIIe siècle) que ces tabous ont commencé à s’estomper, ne laissant derrière eux que des traditions sociales sur la « délicatesse » des femmes à table.
Aujourd’hui, ces pratiques témoignent de la profondeur avec laquelle la culture et la morale pouvaient dicter les choix culinaires, faisant de l’assiette un puissant symbole de l’identité et du rôle social au Moyen Âge.