le mythe de la Madeleine
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Dès les premières lignes de Du côté de chez Swann, la littérature française nous offre l’un de ses moments les plus emblématiques : celui où Marcel Proust, en trempant une madeleine dans son thé, libère un flot de souvenirs enfouis. La « Madeleine de Proust » est devenue une expression universelle, synonyme de mémoire involontaire, de nostalgie subite déclenchée par une saveur ou une odeur.
Mais si nous vous disions que ce symbole universel de la mémoire gustative n’était pas, à l’origine, une madeleine ?
Préparez-vous à une immersion passionnante dans les coulisses de la création littéraire et culinaire, une enquête sur les brouillons de l’auteur qui révèle un secret bien gardé : avant la madeleine, il y eut… la tartine de pain grillé.
I. L’enquête dans les manuscrits : Les premières saveurs de la mémoire
Dans les archives de la Bibliothèque nationale de France dorment les précieux cahiers de brouillons de Marcel Proust. C’est là que l’écrivain, inlassable retoucheur, a façonné son œuvre monumentale, À la recherche du temps perdu. C’est en feuilletant ces pages jaunies que les proustiens et les historiens de la littérature ont fait une découverte stupéfiante.
A. La naissance du souvenir : Non pas un gâteau, mais du pain
Dans les premières versions de son récit, rédigées aux alentours de 1907, le déclencheur de la mémoire n’est pas un petit gâteau en forme de coquille.
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Le premier jet : La tartine de pain grillé. Initialement, le narrateur trempe une simple tranche de pain grillé dans sa tasse. L’essence du mécanisme proustien est déjà présente, mais le support est d’une simplicité désarmante.
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La transition : La biscotte et le biscuit sec. Proust expérimente ensuite. Dans d’autres brouillons, la tartine laisse place à une biscotte. L’idée d’une matière plus compacte, absorbant mieux le liquide, commence à germer.
B. Le pourquoi du changement : La quête du parfait symbole
Pourquoi un tel acharnement à modifier un détail qui semble mineur ? Pour Proust, rien n’était anodin. L’objet devait être un véritable catalyseur poétique.
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La forme : La madeleine, avec sa forme de coquille de Saint-Jacques, est visuellement iconique. Elle évoque un coquillage échoué sur les rives de la mémoire.
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La texture : La madeleine est moelleuse et grasse. Elle infuse mieux le thé, libérant une « onde » de sensations plus complexe que le pain grillé.
II. La Madeleine de Commercy : Un patrimoine culinaire bien réel
Si la madeleine est devenue immortelle grâce à Proust, elle possède une histoire bien antérieure et un ancrage régional fort.
A. Les origines lorraines
La madeleine est née au XVIIIe siècle à Commercy, en Lorraine. La légende raconte qu’une jeune servante nommée Madeleine Paumier aurait confectionné ces gâteaux pour le duc Stanislas Leszczynski. Le duc, conquis, aurait popularisé ce petit gâteau à la cour de Versailles.
B. Un goût de voyage
La madeleine de Commercy était alors vendue sur les routes par des « madeleiniers ». Sa forme de coquille la rendait facilement transportable. C’est peut-être cette association avec le voyage qui a séduit Proust.
III. La « vraie » madeleine de Proust : recette traditionnelle
Pour comprendre l’impact de ce gâteau, voici une recette à l’ancienne, riche et fine.
Ingrédients (pour 12 à 15 madeleines) :
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125 g de farine T55
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100 g de sucre semoule
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2 gros œufs
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125 g de beurre doux (pour faire un beurre noisette)
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5 g de levure chimique
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Le zeste d’un demi-citron ou une gousse de vanille
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1 pincée de sel
La préparation (le secret de la bosse) :
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Le beurre noisette : Faites fondre le beurre jusqu’à ce qu’il prenne une couleur dorée et une odeur de noisette. Laissez tiédir.
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Le mélange : Fouettez les œufs avec le sucre et le sel jusqu’à ce que le mélange blanchisse.
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L’intégration : Incorporez la farine et la levure, puis le zeste de citron. Ajoutez enfin le beurre noisette tiède.
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Le repos (crucial) : Placez la pâte au réfrigérateur pendant au moins 2 heures. Ce choc thermique est indispensable pour obtenir la fameuse bosse.
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La cuisson : Préchauffez le four à 200°C. Remplissez les moules aux trois quarts. Enfournez 4 minutes à 200°C, puis baissez à 180°C pendant 5 minutes.
IV. L’héritage de Proust et la force de la gastronomie
Que le déclencheur fût une tartine ou une madeleine, le génie de Proust réside dans sa capacité à sublimer un geste simple en une expérience universelle. Il nous rappelle que la gastronomie est une affaire de symboles et de mémoire.
Pour recréer l’expérience initiale de Proust, choisissez un pain de campagne au levain.
Grillez-le légèrement, trempez-le dans une infusion de tilleul et laissez la magie opérer.
Vous pourriez être surpris des souvenirs qu’il réveille !