Au Moyen Âge, le vin n’était pas seulement rouge ou blanc : il pouvait être bleu, vert, épicé, sucré, médicinal ou teinté de plantes.

Ces pratiques, aujourd’hui oubliées ou jugées marginales, étaient pourtant courantes et reflétaient une culture du vin bien différente de celle que nous connaissons.

Cet article explore en profondeur l’histoire taboue et étonnante des vins colorés et aromatisés du Moyen Âge, et montre comment certaines traditions ont traversé les siècles jusqu’à nos tables modernes.

Une époque où le vin était rarement « pur »

Contrairement à l’image contemporaine du vin comme produit noble et naturel, le vin médiéval était souvent modifié, aromatisé ou corrigé. Les raisons étaient multiples :

  • La qualité instable des vins, souvent acides ou oxydés

  • L’usage médicinal du vin comme solvant pour les plantes

  • Le goût pour les saveurs épicées, sucrées ou acides, perçues comme festives ou digestives

  • Le rôle symbolique et rituel du vin dans les banquets et les célébrations

Les vins épicés : entre médecine et plaisir

Parmi les plus populaires, on trouve :

L’hypocras : vin rouge ou blanc mélangé à des épices comme la cannelle, le gingembre, le clou de girofle ou la muscade, souvent sucré au miel. Il était servi en fin de repas comme digestif ou lors des banquets aristocratiques.

Le pimen : vin blanc aromatisé au poivre, parfois au gingembre ou à la cannelle. Il était considéré comme stimulant et médicinal.

La saugée : vin blanc infusé à la sauge, parfois avec du laurier, du girofle ou du poivre. Utilisé comme tonique digestif, il était recommandé dans les traités médicaux comme le Tacuinum Sanitatis.

Le clairet épicé : vin léger, rosé ou rouge clair, aromatisé selon les recettes locales. Il servait d’apéritif ou de boisson rafraîchissante.

Ces vins étaient préparés à la demande, selon les réceptaires médicinaux ou les usages festifs. Ils circulaient dans les cours seigneuriales, les monastères et les marchés urbains.

Le vin chaud moderne : un héritage direct

Le vin chaud à la cannelle que l’on consomme aujourd’hui, notamment en hiver ou sur les marchés de Noël, est un héritage direct de ces traditions médiévales. Il reprend les principes de l’hypocras : vin rouge ou blanc, épices (cannelle, clou de girofle, gingembre), sucre ou miel, parfois agrumes.

Cette boisson, à la fois réconfortante et festive, conserve l’esprit médiéval : une préparation chaleureuse, conviviale, digestive et symbolique. Boire du vin chaud aujourd’hui, c’est prolonger une pratique vieille de plus de 800 ans — avec un parfum d’histoire dans chaque gorgée.

Les vins verts et bleus : entre pigments et symboles

Le vin vert ne désignait pas un vin jeune, mais un vin teinté ou issu de raisins cueillis avant maturité. On utilisait parfois des feuilles ou des extraits végétaux pour accentuer la couleur. Le verjus, jus acide de raisins verts, était aussi utilisé comme condiment ou base de boisson.

Le vin bleu, mentionné dans certains textes médiévaux, pouvait être obtenu par l’ajout de plantes tinctoriales comme la guède (Isatis tinctoria) ou le bleuet. Ces vins étaient rares, parfois utilisés dans des contextes rituels ou médicinaux. Leur couleur symbolisait la fraîcheur, la pureté ou la magie.

Les couleurs du vin avaient une portée symbolique : le rouge évoquait le sang et la force, le blanc la pureté, le vert la jeunesse ou la médecine, le bleu la spiritualité ou l’ésotérisme. Certains banquets médiévaux jouaient sur ces codes pour impressionner les convives.

Le vin comme base médicinale

Le vin était un solvant idéal pour extraire les principes actifs des plantes. On y faisait macérer :

  • Plantes digestives : fenouil, menthe, sauge

  • Stimulants : poivre, gingembre, cannelle

  • Calmants : camomille, valériane

  • Tonifiants : romarin, thym, hysope

Ces préparations étaient prescrites par les médecins ou les apothicaires, souvent dans les monastères. Le vin devenait alors un médicament autant qu’une boisson.

Une pratique répandue mais marginalisée

À partir du XVIIe siècle, avec l’essor des techniques de vinification modernes et la montée du goût pour le « vin pur », ces pratiques sont peu à peu abandonnées ou reléguées à la sphère populaire. Les vins épicés deviennent des curiosités, les vins colorés sont jugés artificiels, et le vin médicinal est remplacé par la pharmacie moderne.

Aujourd’hui, ces traditions sont redécouvertes par des passionnés d’histoire culinaire, des vignerons expérimentaux ou des chercheurs en ethnobotanique. Certains domaines recréent des hypocras ou des saugées pour les fêtes médiévales ou les marchés historiques.

Une histoire à redécouvrir

Les vins bleus, verts et épicés du Moyen Âge témoignent d’une époque où le vin était un produit vivant, malléable, porteur de sens et de fonctions multiples.

Loin d’être une anomalie, ces pratiques révèlent une richesse sensorielle et culturelle que la modernité a longtemps ignorée. Redécouvrir ces traditions, c’est renouer avec une vision du vin comme art, remède et rituel — et comprendre pourquoi, encore aujourd’hui, un simple verre de vin chaud à la cannelle peut nous relier à des siècles d’histoire.

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