S’il existe un plat qui incarne la transition entre la cuisine de terroir et la haute gastronomie française, c’est bien la Poularde Demi-Deuil.
Ce mets de célébration, indissociable de la ville de Lyon, est une prouesse visuelle autant que gustative.
Son nom mystérieux, évoquant le contraste entre le blanc immaculé de la chair et le noir profond de la truffe, raconte à lui seul une histoire de patience et de raffinement.
1. Un héritage historique : La création de la « Mère Fillioux »
L’histoire de la Poularde Demi-Deuil nous plonge dans l’âge d’or des Mères Lyonnaises, ces cuisinières de maisons bourgeoises qui se sont installées à leur compte au XIXe siècle.
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La créatrice : On doit la paternité (ou plutôt la maternité) de ce plat à la célèbre Françoise Fayolle (la « Mère Fillioux »). Dans son restaurant de Lyon, elle aurait inventé cette technique consistant à glisser des lamelles de truffe sous la peau de la volaille.
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La transmission : C’est chez la Mère Fillioux qu’une certaine Eugénie Brazier fît ses classes. Elle perfectionna la recette et en fit le plat signature de ses deux restaurants (tous deux triplement étoilés). Elle l’enseigna plus tard à son plus célèbre apprenti : Paul Bocuse.
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La symbolique du nom : En cuisine, le « deuil » fait référence à l’usage exclusif de la truffe noire. Le « demi-deuil » évoque ce contraste visuel où les truffes transparaissent sous la peau blanche, comme un voile de dentelle noire.
2. Le produit : L’excellence de la volaille de Bresse
Pour ce plat, aucun compromis n’est possible. Il exige le sommet de la pyramide avicole.
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La poularde de Bresse AOC : C’est une jeune poule n’ayant jamais pondu, engraissée au lait et aux céréales, bénéficiant d’un espace de liberté total. Sa chair est d’une tendreté extrême et sa peau d’une finesse qui permet de voir les truffes par transparence.
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La truffe noire (Tuber melanosporum) : On utilise exclusivement la truffe du Périgord ou du Tricastin. Son parfum puissant doit imprégner la chair de la volaille pendant la cuisson.
3. Précision gastronomique : La technique de la « peau décollée »
La Poularde Demi-Deuil n’est pas rôtie, elle est pochée. C’est ce qui lui permet de conserver cette blancheur de porcelaine.
Les étapes clés :
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Le truffage : Le geste le plus technique. Il faut décoller la peau de la poitrine et des cuisses avec le doigt, sans la percer, et y glisser délicatement des lamelles de truffes fraîches. On laisse reposer 24h au frais pour que les arômes migrent dans la graisse et la chair.
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Le pochage : La poularde est cuite dans un bouillon de volaille corsé avec des légumes (poireaux, carottes, céleri) à frémissement constant (jamais à gros bouillons) pendant environ 1h30.
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La sauce suprême : C’est le couronnement du plat. On réalise un velouté à partir du bouillon de cuisson, enrichi de crème fraîche épaisse et de beurre. Elle doit être onctueuse et d’un blanc pur.
4. Actualité régionale : Un mythe toujours vivant
Aujourd’hui, la Poularde Demi-Deuil reste le clou du spectacle dans les institutions lyonnaises.
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Les bouchons chic et grandes tables : De l’Auberge du Pont de Collonges (Bocuse) aux institutions comme La Mère Brazier, ce plat est servi avec un cérémonial précis : la volaille est souvent présentée entière aux convives avant d’être découpée.
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Le marché de la volaille fine : Lors des « Glorieuses de Bresse » en décembre, les plus belles poulardes sont sélectionnées par les chefs étoilés spécifiquement pour cette recette de fête.
5. Accords mets et vins
Un plat d’une telle onctuosité, marqué par le parfum de la truffe, appelle un vin blanc de grande garde.
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L’accord régional de prestige : Un Meursault (Bourgogne) ou un Hermitage Blanc (Vallée du Rhône). Ces vins gras, aux notes beurrées et de noisette, répondent parfaitement à la sauce suprême et à la structure de la volaille de Bresse.
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L’accord audacieux : Un Châteauneuf-du-Pape Blanc. Sa puissance aromatique et son volume en bouche sauront tenir tête à la puissance de la truffe noire.
L’avis d’Aventure Culinaire
La Poularde Demi-Deuil est l’examen de passage de tout grand chef saucier.
C’est un plat qui demande de l’humilité : on ne cherche pas à transformer le produit, mais à sublimer sa pureté.
Si vous avez la chance d’en déguster une, portez une attention particulière à la texture de la chair sous la peau truffée : elle doit être presque crémeuse.



