Plus qu’un simple plat, le tian est une philosophie culinaire, un hymne à la générosité de la terre provençale.
Symbole du soleil et de l’abondance, il incarne une cuisine juste, savoureuse et intemporelle.
Loin des clichés, plongeons dans l’histoire, la tradition et la haute gastronomie de ce trésor du sud de la France.
I. Aux racines du tian : Un plat paysan, un ustensile, un territoire
1. L’origine étymologique et l’ustensible fondateur
Le mot « tian » ne désigne pas initialement un plat, mais l’ustensile de cuisson lui-même. Il provient du provençal ancien tian, désignant un plat en terre cuite, large, évasé et peu profond, avec des bords légèrement relevés.
Ce récipient est l’équivalent du « tajine » maghrébin ou de la « teglia » italienne. Sa forme était pensée pour optimiser la cuisson lente et douce au four, permettant aux aliments de confire sans brûler.
Historiquement, le tian était un plat familial que l’on portait au four du boulanger communal après la cuisson du pain, profitant ainsi de la chaleur résiduelle pour une cuisson économique et longue.
2. Le terroir Provençal : La mère nourricière
Le tian est intrinsèquement lié à la Provence, et plus précisément aux régions du Vaucluse, du Luberon et des Alpes-de-Haute-Provence.
C’est une cuisine de l’abondance estivale, où les légumes du soleil règnent en maîtres : courgettes, aubergines, tomates, oignons.
Mais c’est aussi une cuisine d’épargne et de réconfort, qui valorisait chaque ingrédient et le transformait en un mets nutritif et savoureux.
II. Le tian aujourd’hui : Bien plus qu’un gratin de légumes
Dans l’imaginaire collectif, le tian est souvent réduit à un gratin de légumes du soleil tranchés finement et alternés.
C’est une erreur. La véritable essence du tian réside dans sa polyvalence et sa capacité à s’adapter aux saisons et aux ingrédients locaux.
Il est à la fois un plat principal végétarien, une garniture raffinée ou une entrée fraîche.
1. Les caractéristiques fondamentales d’un « vrai » tian
-
La cuisson lente au four : Essentielle pour confire les légumes et développer leurs saveurs.
-
L’absence de couvercle : Contrairement à une cocotte, le tian cuit à découvert pour favoriser une légère caramélisation et une concentration des arômes.
-
Le plat en terre cuite : Idéal pour une diffusion douce et homogène de la chaleur.
-
Les herbes de Provence : Incontournables (thym, romarin, sarriette, origan).
-
L’huile d’olive : Le filet d’or qui lie et sublime les saveurs.
2. La différence avec la ratatouille
Souvent confondu, le tian se distingue de la ratatouille par sa méthode de cuisson.
La ratatouille est une préparation mijotée à la cocotte, où les légumes sont souvent cuits séparément puis assemblés. Le tian est un plat en couches cuit exclusivement au four, où les légumes confisent ensemble, en douceur.
III. Le tian dans la gastronomie Française : Un terrain de jeu pour les chefs
Loin des sentiers battus de la cuisine traditionnelle, le tian a su trouver sa place sur les tables étoilées, devenant un plat signature pour certains.
Les chefs l’ont réinterprété avec finesse, jouant sur les textures, les cuissons et les associations inattendues.
-
Le « tian contemporain » : Les chefs comme Gérald Passédat (Le Petit Nice, Marseille) ou Jean-André Charial (L’Oustau de Baumanière, Les Baux-de-Provence) ont élevé le tian au rang d’art. Ils peuvent le déconstruire, en faire des « rouleaux » de légumes ultra-fins, le marier à des poissons nobles (rouget, loup) ou des viandes délicates (agneau de Sisteron).
-
L’approche des saveurs : L’accent est mis sur la provenance des légumes, la qualité de l’huile d’olive (souvent monovariétale) et la justesse de l’assaisonnement. Un tian peut être rehaussé d’une touche de piment d’Espelette, d’olives, de câpres ou même de zeste d’agrumes.
IV. Recettes et variantes : de la tradition à la création
1. Le tian Provençal « classique » (Le fondamental)
L’archétype, parfait pour apprécier l’équilibre des saveurs.
Ingrédients :
-
2 aubergines moyennes
-
2 courgettes moyennes
-
4 tomates bien mûres
-
1 gros oignon rouge
-
2 gousses d’ail
-
Herbes de Provence (thym, romarin)
-
Huile d’olive de première pression à froid
-
Sel, poivre du moulin
-
Facultatif : Quelques brins de basilic frais
Préparation :
-
Préchauffer le four à 180°C (Th. 6).
-
Émincer finement l’oignon, les aubergines, les courgettes et les tomates en rondelles de taille égale. Hacher l’ail.
-
Dans un plat à gratin (idéalement un tian en terre cuite) préalablement huilé, disposer harmonieusement les légumes en alternant rondelles d’oignon, aubergine, courgette et tomate. Faire des rangées serrées pour un bel effet visuel.
-
Parsemer d’ail haché et d’herbes de Provence. Saler, poivrer généreusement. Arroser d’un bon filet d’huile d’olive.
-
Enfourner pour 45 minutes à 1 heure, ou jusqu’à ce que les légumes soient bien confits et légèrement dorés sur le dessus.
-
Servir chaud ou tiède, éventuellement parsemé de basilic frais ciselé.
2. Variantes « terre » : L’ancrage Provençal
-
Tian d’artichauts violets et pommes de terre : Un tian printanier. Les artichauts sont nettoyés et coupés finement, puis disposés avec des rondelles de pommes de terre (variété « Amandine » ou « Belle de Fontenay »), oignon et thym. Un filet de bouillon de légumes peut remplacer une partie de l’huile.
-
Tian de courge et châtaignes : Un tian d’automne/hiver. Tranches de courge (Butternut ou Sucrière du Berry), oignons confits, châtaignes cuites et émiettées, un peu de sauge et d’huile de noisette. Une touche de fromage de chèvre frais émietté en fin de cuisson.
3. Variantes « mer » : L’ouverture Méditerranéenne
-
Tian aux anchois et olives de Nice : Une base de pommes de terre et tomates, enrichie de filets d’anchois dessalés et d’olives Taggiasche ou de Nice. Un clin d’œil à la pissaladière.
-
Tian de petits poissons de roche et fenouil : Ici, le tian devient une garniture pour un plat de poisson. Le fenouil est coupé finement, confit avec quelques petits poissons de roche émiettés, tomates et persil. Il peut accompagner un loup en croûte de sel.
4. Variantes « douces » : Le tian sucré
Oui, il existe des tians sucrés, qui perpétuent l’esprit du plat en terre cuite au four.
-
Tian de fruits rouges à la verveine : Une couche de biscuit émietté (type spéculoos), des fruits rouges frais (fraises, framboises), quelques feuilles de verveine, une touche de miel et une cuisson très courte. Servir avec une boule de glace à la vanille.
-
Tian de pêches et lavande : Des quartiers de pêches ou d’abricots, un peu de sucre de canne, quelques fleurs de lavande et une noisette de beurre.
L’âme de la Provence dans une assiette
Le tian est bien plus qu’une simple superposition de légumes.
C’est un voyage gustatif au cœur de la Provence, une célébration du temps, de la patience et de la générosité de la terre.
De l’humble four du boulanger aux cuisines des plus grands chefs, il a su traverser les époques et les modes en gardant son âme : celle d’un plat solaire, authentique et infiniment réconfortant.
Le tian n’est pas seulement un plat, c’est une histoire, un héritage, une invitation à ralentir et à savourer.