Si la cuisine française devait être résumée par un seul plat de pommes de terre, ce serait sans doute la Pomme Anna.
Créée à une époque où Paris était le centre du monde élégant, cette recette est l’alliance parfaite de la simplicité paysanne et de la sophistication des Grands Boulevards.
L’origine historique : Une courtisane pour muse
Contrairement à beaucoup de plats aux origines floues, la Pomme Anna a un acte de naissance précis.
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Le créateur : Elle a été inventée vers 1870 par le grand chef Adolphe Dugléré, élève de Carême et chef des cuisines du célèbre Café Anglais, le restaurant le plus prestigieux de Paris sous le Second Empire.
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La muse : Dugléré dédia cette création à l’une des « grandes horizontales » de l’époque, la courtisane Anna Deslions. Cette célèbre lionne du Second Empire tenait salon au Café Anglais, dans le Grand Seize, et comptait parmi ses admirateurs le prince Napoléon et les frères Goncourt.
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Le concept : Dugléré voulait un plat qui ressemble à sa muse : élégant à l’extérieur, fondant et riche à l’intérieur.
La technique : L’art du montage en rosace
La Pomme Anna ne supporte pas l’approximation. Ce n’est pas un simple gratin, c’est un gâteau de pommes de terre compressé et confit dans le beurre.
Le matériel indispensable
Pour réussir une vraie Pomme Anna, il faut idéalement un moule à pommes Anna. C’est un moule double en cuivre (ou en fonte) qui permet de retourner la préparation à mi-cuisson pour que les deux faces soient parfaitement dorées. À défaut, une poêle en fonte allant au four ou un moule à manqué fera l’affaire.
Le secret de la texture
Le secret réside dans le choix de la pomme de terre. Il faut une variété à chair ferme (type Charlotte, Amandine ou Belle de Fontenay).
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Le taillage : Les pommes de terre doivent être coupées en rondelles très fines et régulières (2 mm), idéalement à la mandoline.
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L’amidon : Règle d’or : ne jamais laver les pommes de terre après les avoir coupées. L’amidon de surface est le ciment qui permettra au gâteau de se tenir au démoulage.
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Le beurre clarifié : On utilise exclusivement du beurre clarifié. Pourquoi ? Car il supporte de hautes températures sans brûler, garantissant cette couleur noisette uniforme sans points noirs.
La recette authentique (La méthode Dugléré)
Ingrédients :
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1,5 kg de pommes de terre à chair ferme.
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150 g de beurre clarifié.
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Sel et poivre du moulin.
Préparation :
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Badigeonnez généreusement le fond de votre moule avec du beurre clarifié.
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Disposez les rondelles en rosace en partant du centre, en les faisant se chevaucher légèrement. C’est la face qui sera visible au sommet.
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Salez, poivrez et arrosez d’un filet de beurre.
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Répétez l’opération sur plusieurs couches (environ 5 ou 6) jusqu’à épuisement.
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Démarrez la cuisson sur le feu (plaque de cuisson) pendant 5 minutes pour saisir la base, puis couvrez et enfournez à 200°C pendant 30 à 40 minutes.
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Le démoulage : Le gâteau doit être croustillant à l’extérieur et fondant à cœur. Laissez reposer 5 minutes avant de retourner d’un coup sec sur le plat de service.
Variantes et interprétations modernes
Bien que les puristes ne jurent que par la version originale, la Pomme Anna a inspiré de nombreuses déclinaisons dans nos cuisines contemporaines :
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La Pomme Anna aux truffes : On insère des lamelles de truffes noires entre chaque couche de pommes de terre. C’est le sommet du luxe gastronomique.
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La variante au fromage (L’Anna Savoyarde) : Quelques pincées de Beaufort ou d’Abondance entre les couches apportent une gourmandise supplémentaire, bien que l’on s’éloigne de la recette de Dugléré.
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Le format individuel : Réalisé dans des moules à muffins pour un service à l’assiette plus moderne lors de réceptions.
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L’Anna aux herbes : L’ajout de thym frais ou de laurier entre les couches pour parfumer le beurre de cuisson.
L’Aventure Culinaire : Le test du croustille-fondant
Pour transformer cette dégustation en une véritable aventure culinaire, je vous suggère de l’accompagner non pas d’un plat sophistiqué, mais d’un simple poulet rôti de qualité (type Poulet de Bresse).
Le défi : Réussissez une Pomme Anna si parfaite qu’elle peut être découpée en parts comme un gâteau sans que les rondelles ne s’échappent.
Servez-la avec un vin rouge de Bourgogne léger (un Volnay ou un Pommard), dont les tanins fins souligneront la richesse du beurre. C’est là que vous comprendrez pourquoi ce plat a survécu à tous les régimes politiques depuis 150 ans.
Le conseil de l’expert
Si vous trouvez que votre Pomme Anna est trop grasse, n’hésitez pas à presser légèrement le gâteau avec un couvercle pour évacuer l’excédent de beurre avant le démoulage.
Ce beurre parfumé peut être récupéré pour faire sauter d’autres légumes le lendemain !



