Paris, la capitale de la gastronomie, est aujourd’hui synonyme d’art de vivre, de culture et, bien sûr, d’accords mets et vins somptueux. Pourtant, peu de Parisiens savent que, pendant plus de mille ans, la ville ne se contentait pas d’importer ses crus : elle les produisait elle-même.
Des coteaux de Montmartre aux plaines de Vaugirard, le vignoble parisien était jadis l’un des plus vastes de France.
Plongez dans cette histoire oubliée, où le terroir urbain dominait le paysage.
I. L’âge d’or : une nécessité logistique et monacale
Pendant des siècles, la vigne s’est développée massivement autour de la capitale. Cette omniprésence était dictée par une simple réalité logistique et économique : le transport du vin sur les routes et fleuves était coûteux et risqué.
Le rôle des congrégations religieuses
Les plus grands propriétaires terriens étaient les abbayes et les monastères (Saint-germain-des-prés, Saint-victor, Saint-denis). Ils avaient un besoin constant de vin de messe, mais aussi de vin de consommation courante pour leurs vastes communautés. Ce sont ces ordres qui ont perfectionné la culture des cépages sur les meilleures buttes de l’époque :
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Montmartre (la « montagne des martyrs »)
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Belleville et Ménilmontant (les célèbres coteaux de l’est)
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Passy et Chaillot (aujourd’hui dans l’ouest huppé)
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Vaugirard et la plaine de Grenelle (dans le sud)
Le goût du « petit vin » de paris
Le vin produit à Paris, souvent appelé « petit vin » ou « piquette » ou parfois le « vin de cochon » (en référence à sa faible noblesse), était généralement de mauvaise qualité et très acide, car les raisins étaient cueillis tôt dans le climat plus frais de l’époque.
Sa fonction était avant tout sociale : peu cher, il était la boisson de base des artisans, des manœuvres et des ouvriers. Les meilleurs crus, comme ceux de Suresnes ou d’Argenteuil, étaient réservés à la bourgeoisie. On estime qu’au XVIe siècle, plus de la moitié du vin consommé dans la capitale était produit dans ses faubourgs immédiats.
II. Le XIXe siècle : les trois coups fatals
Le vignoble parisien, qui couvrait encore 42 000 hectares au début du XIXe siècle (englobant la petite couronne), a été décimé par un triptyque de catastrophes.
1. L’urbanisation forcenée (haussmann)
Dès le milieu du XIXe siècle, l’expansion urbaine, accélérée par les travaux du baron Haussmann, a dévoré les faubourgs. Les anciennes communes vigneronnes (Vaugirard, Passy, Montmartre, etc.) sont annexées et transformées en quartiers résidentiels. La vigne, culture à faible rendement comparée à l’immobilier, a été rapidement remplacée par le béton et la pierre de taille.
2. La concurrence du rail
L’arrivée du chemin de fer a révolutionné le commerce du vin. Soudain, il est devenu rapide et peu coûteux de faire venir des vins de régions au climat plus favorable : Bordeaux, le Languedoc, la Bourgogne. Ces vins étaient non seulement plus qualitatifs, mais souvent moins chers que la production locale. Le « petit vin » de Paris n’a pas survécu à cette concurrence.
3. Le coup de grâce : le phylloxéra
La crise du phylloxéra qui ravagea la France à partir des années 1860 n’a fait que confirmer la mort du vignoble parisien. Alors que d’autres régions ont replanté leurs vignes sur des porte-greffes américains, les propriétaires fonciers parisiens n’ont pas jugé bon de recommencer l’effort. Le terrain valait désormais plus cher pour la construction que pour la vigne.
III. Les vestiges et le symbolisme
Aujourd’hui, le vignoble parisien est réduit à quelques poches, témoins fragiles de cette histoire engloutie. Ces parcelles n’ont plus de vocation commerciale, mais une fonction purement patrimoniale et symbolique.
Le clos montmartre : la légende vivante
Le plus célèbre de ces vestiges est sans conteste le clos Montmartre (18e arrondissement). Situé à l’angle des rues des Saules et Saint-vincent, ce petit clos de 1 556 mètres carrés produit chaque année environ 1 700 bouteilles d’un vin symbolique, composé principalement de Gamay et de Pinot noir.
Chaque automne, la fête des vendanges de Montmartre célèbre ce patrimoine. Le vin produit, souvent qualifié de vin « souvenir », est vendu aux enchères pour financer les œuvres sociales du quartier.
Autres témoignages
Quelques autres lieux abritent des pieds de vigne commémoratifs :
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Le parc de Bercy (12e) : une vigne rappelle que ce quartier était, jusqu’au début du XXe siècle, le plus grand entrepôt de vins au monde.
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Le parc Georges Brassens (15e) : un petit clos rend hommage au passé viticole du quartier de Vaugirard.
L’histoire des vignes parisiennes nous rappelle que la gastronomie est avant tout un dialogue entre l’homme et son environnement. Ce « petit vin » local, aussi humble fût-il, a nourri la capitale pendant des siècles.
Aujourd’hui, si le terroir parisien ne produit plus de grands crus, il produit une histoire puissante : celle d’un patrimoine oublié, que la fête des vendanges s’efforce, chaque automne, de ressusciter.