Au sud du vignoble beaujolais, une colline isolée domine la plaine de la Saône de ses 484 mètres, le mont Brouilly.
Sur ses pentes les plus hautes et les plus abruptes pousse un gamay à part, planté sur une roche volcanique qui n’existe nulle part ailleurs dans la région.
C’est là, et nulle part ailleurs, que naît le côte-de-brouilly, le cru le plus escarpé, le plus minéral, et sans doute le plus méconnu des dix crus du Beaujolais.
Un terroir littéralement sculpté par un volcan
Le côte-de-brouilly occupe une position particulière au sein du vignoble beaujolais, il ne s’étend pas autour du mont Brouilly comme son voisin le brouilly, mais grimpe directement sur ses flancs, entre 250 et 400 mètres d’altitude, en une auréole de vignes qui ceinture la colline jusqu’à mi-pente.
C’est d’ailleurs le seul cru du Beaujolais dont les vignes sont exposées aux quatre points cardinaux, un cas unique qui multiplie les micro-terroirs sur un espace pourtant restreint.
Le sous-sol y est exceptionnel : Contrairement à la majorité du vignoble beaujolais, planté sur des granites roses, le mont Brouilly est un ancien massif d’origine volcanique.
La roche dominante y est la diorite, une roche magmatique bleu-vert que les vignerons locaux surnomment la « pierre bleue » ou « roche de Brouilly ». Altérée par l’érosion, elle recouvre les coteaux d’une pierraille grossière qui confère aux vins une minéralité et une tension que l’on ne retrouve dans aucun autre cru de la région.
Deux climats (lieux-dits) sont particulièrement réputés sur le versant sud du massif, l’Héronde, à Odenas, et l’Écluse, à Saint-Lager.
Une histoire ancienne, une appellation tardive
Les premières vignes du mont Brouilly remonteraient au IVe siècle, et le nom du lieu apparaît dès 1179 dans un acte de donation des sires de Beaujeu à l’abbaye de Belleville, fraîchement fondée, le fameux « clos de Brouilly ».
Pendant des siècles, brouilly et côte-de-brouilly ne forment qu’un seul et même vignoble, sans distinction officielle.
Les meilleures parcelles, celles perchées sur les pentes du mont, s’imposent peu à peu par leur qualité, au point d’être parfois vendues sous la mention officieuse de « Brouilly premier cru ».
Le XIXe siècle est une période éprouvante pour le vignoble, oïdium, gelées et grêles se succèdent dans les années 1850, menaçant la survie même des vignes.
Les habitants de la colline, dans un geste de dévotion collective, font construire en 1854 la chapelle Notre-Dame-aux-Raisins, au sommet du mont Brouilly, pour implorer la protection de la Vierge contre les fléaux qui frappent le vignoble.
Aujourd’hui encore, chaque 8 septembre, une procession gravit la colline jusqu’à la chapelle pour renouveler cette tradition.
Il faudra attendre le 19 octobre 1938 pour que le côte-de-brouilly obtienne sa reconnaissance en appellation d’origine contrôlée à part entière, distincte de celle du brouilly, en raison de la typicité reconnue de ses terroirs de pente.
Le cahier des charges de l’appellation a depuis été révisé à plusieurs reprises en 2009, 2011, 2021 puis en février 2024 pour préciser notamment les règles de densité de plantation et de rendement, plus exigeantes que celles du brouilly voisin.
Ce que dit le cahier des charges de l’AOC
Au-delà de l’histoire et du terroir, l’appellation côte-de-brouilly répond à un cadre réglementaire précis, fixé par l’INAO et régulièrement mis à jour, sa dernière révision date de février 2024. Quelques règles clés en donnent la mesure :
- Aire de production. Seules les vignes plantées sur les communes de Cercié, Odenas, Quincié-en-Beaujolais et Saint-Lager, sur des parcelles précisément délimitées sur les pentes du mont Brouilly (entre 300 et 450 mètres d’altitude, avec une déclivité pouvant atteindre 45° par endroits), peuvent prétendre à l’appellation.
- Cépage. Le gamay noir à jus blanc est le cépage quasi exclusif de l’appellation. Le cahier des charges tolère, en mélange de plants au sein d’une même parcelle et dans la limite de 15 %, quelques cépages accessoires traditionnels du Beaujolais (aligoté, chardonnay, melon) mais dans les faits, l’immense majorité des côte-de-brouilly commercialisés aujourd’hui sont vinifiés en gamay pur.
- Densité de plantation. Les vignes doivent être plantées à une densité minimale de 6 000 pieds par hectare, avec un écartement maximal de 2,10 m entre les rangs et minimal de 0,80 m entre les pieds une densité plus élevée que celle exigée pour le brouilly voisin, cohérente avec la recherche de concentration propre aux terroirs de coteau.
- Taille. Seule la taille courte est autorisée (conduite en gobelet, en éventail ou en cordon de Royat), avec un maximum de 3 à 5 coursons à 2 yeux francs par pied une contrainte destinée à limiter la vigueur du gamay et à concentrer la production sur des grappes de qualité.
- Rendement. Le rendement visé est plafonné à 56 hectolitres par hectare, avec un rendement butoir (le maximum absolu autorisé en cas de dérogation) fixé à 61 hl/ha. Dans la pratique, les rendements réels de l’appellation se situent nettement en dessous de ces plafonds, généralement autour de 45 à 50 hl/ha selon les millésimes.
- Maturité et richesse en sucre. Les raisins doivent présenter une richesse minimale de 180 grammes de sucre par litre de moût, pour un titre alcoométrique volumique naturel minimum de 10,5 %.
- Vendanges et vinification. Comme dans l’ensemble des crus du Beaujolais, les vendanges sont manuelles et les grappes doivent arriver intactes en cuverie, condition indispensable à la vinification traditionnelle beaujolaise par macération semi-carbonique, qui préserve le fruit si caractéristique du gamay. L’irrigation est interdite.
- Élevage et mise en marché. Les vins doivent être élevés au moins jusqu’au 1er mars suivant la récolte, et ne peuvent être commercialisés auprès du consommateur avant le 15 mars, une règle qui distingue clairement le côte-de-brouilly, cru de garde, du beaujolais nouveau, mis en vente dès novembre.
Ce cadre, plus exigeant que celui du beaujolais générique sur presque tous les points (densité, taille, rendement), explique en grande partie pourquoi les crus comme le côte-de-brouilly affichent une matière et une capacité de garde très supérieures à celles d’un beaujolais simple.
Brouilly et côte-de-brouilly : Deux crus, un même mont
La confusion entre les deux appellations est fréquente, et pour cause, elles partagent le même massif, les mêmes communes et le même cépage.
Mais leurs profils diffèrent sensiblement. Le brouilly, plus vaste avec environ 1 200 hectares, encercle la colline sur des sols de granite rose ; il donne des vins souples, gourmands et immédiatement accessibles.
Le côte-de-brouilly, resserré sur seulement 300 à 310 hectares plantés directement sur les pentes de diorite, produit des vins plus structurés, plus tendus, à la minéralité affirmée et au potentiel de garde généralement supérieur.
L’appellation côte-de-brouilly est aujourd’hui répartie sur quatre communes : Odenas, Saint-Lager, Cercié et Quincié-en-Beaujolais. Environ 80 vignerons s’y partagent la production, avec une part de vente directe particulièrement élevée, plus de 40 % du volume est aujourd’hui commercialisé sans intermédiaire, notamment vers la restauration.
Le cépage et le style du vin
Comme dans l’ensemble du Beaujolais, le gamay noir à jus blanc est ici roi, c’est même, avec le brouilly, l’un des crus où sa présence est la plus exclusive, le cahier des charges de l’appellation étant particulièrement strict sur ce point.
En bouteille, le côte-de-brouilly se distingue par sa robe grenat aux reflets parfois bleutés, ses arômes de fruits rouges mûrs (cerise, groseille) rehaussés de notes florales (pivoine, aubépine) et d’une touche minérale caractéristique, signature directe de la pierre bleue.
C’est un vin corsé et élégant à la fois, souvent considéré comme le plus « typé » et le plus racé des crus méridionaux du Beaujolais, avec une capacité de garde qui dépasse fréquemment celle de son voisin le brouilly.
Les domaines qui font référence
Plusieurs propriétés ont bâti la réputation de l’appellation. Le Château Thivin, plus ancien domaine viticole du mont Brouilly, conduit depuis six générations par la famille Geoffray, en est sans doute l’ambassadeur le plus reconnu, notamment avec sa cuvée « Les Sept Vignes », assemblage de sept parcelles réparties sur le massif. Le Château des Ravatys, le Domaine Laurent Martray et le domaine de Jean-Claude Lapalu figure du mouvement des vins nature en Beaujolais comptent également parmi les noms régulièrement salués par la critique.
L’actualité du cru
Le vignoble beaujolais dans son ensemble a connu ces dernières années des millésimes contrastés : 2022 et 2023, plus solaires et concentrés, ont laissé place à un 2024 plus frais mais marqué par une pluviométrie exigeante pour les vignerons.
Le millésime 2025 s’annonce, selon les premiers retours de la profession, particulièrement réussi, une précocité marquée, une maturité pleinement atteinte et un bon état sanitaire du raisin ont permis d’obtenir des vins frais, tendus et éclatants de fruit, avec un potentiel de garde jugé prometteur sur les crus comme le côte-de-brouilly, même si la baisse des volumes de récolte pourrait, selon les professionnels, créer une certaine tension sur l’offre disponible.
Plus largement, le Beaujolais version « crus » continue de gagner en reconnaissance critique, porté depuis les années 1980 par le mouvement des vins nature initié par des figures comme Marcel Lapierre ou Jean Foillard, et par une nouvelle génération de vignerons qui travaille aujourd’hui le côte-de-brouilly avec une exigence comparable à celle des grands crus bourguignons voisins un rapprochement stylistique de plus en plus souvent souligné par la critique spécialisée.
À table avec un côte-de-brouilly
Grâce à sa structure et à sa minéralité, le côte-de-brouilly est l’un des crus du Beaujolais les plus polyvalents à table. Il s’accorde naturellement avec :
- Les viandes rouges rôties et la côte de bœuf, dont il souligne la mâche sans l’écraser ;
- La charcuterie de caractère : rillettes d’oie, terrine de lièvre ;
- La volaille goûteuse : canard, pintade, ou la traditionnelle volaille de Bresse ;
- Les plats mijotés régionaux comme le hachis parmentier ou les paupiettes de veau ;
- Le gibier à poil et à plume (lapin, chevreuil), en particulier sur les millésimes les plus structurés ;
- Les fromages moyennement relevés, qui trouvent dans sa fraîcheur un contrepoint idéal.
Servi autour de 13-15 °C, dans un verre suffisamment ouvert pour libérer ses notes florales, le côte-de-brouilly révèle toute la singularité d’un terroir volcanique niché au cœur d’un vignoble pourtant tout entier bâti sur le granite.
Une curiosité géologique devenue, avec le temps, l’une des plus belles réussites du Beaujolais.



