Si le Vin de Paille du Jura jouit d’une renommée mondiale, la France cache un autre trésor liquoreux au sud-ouest du Massif central.
Le Vin de Paille de Corrèze, longtemps appelé « Vin Paillé », est un élixir de patience qui a bien failli disparaître avant de mener une bataille juridique acharnée pour conserver son nom.
I. Origine et légende : Le nectar des rois
L’histoire du vin de paille en Corrèze n’est pas une simple imitation du Jura, mais un ancrage profond dans le Bas-Limousin.
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L’héritage Gallo-Romain : On trouve des traces de ce procédé de passerillage (séchage du raisin) dès l’époque romaine. La légende raconte même que Saint Éloi, originaire de la région, en aurait offert au roi Dagobert Ier en 622.
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Le Miel des Muses : Au XVIIIe siècle, on lui donne ce surnom poétique. Sur le fronton de l’ancien collège de Beaulieu-sur-Dordogne, une inscription latine de 1715 invite encore les passants à s’arrêter pour boire ce « nectar plus doux que tous les miels ».
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L’âge d’or et le déclin : Au XIXe siècle, la Corrèze comptait plus de 16 000 hectares de vignes. Le phylloxéra et l’exode rural ont presque réduit ce vignoble à néant, ne laissant que quelques rangs de vignes pour l’autoconsommation et la production confidentielle de ce vin de fête.
II. La guerre des noms : Corrèze vs Jura
Pendant des décennies, les vignerons corréziens utilisaient le terme « Vin Paillé ». Cependant, en 2013, le Conseil d’État, saisi par les vignerons du Jura protecteurs de leur mention « Vin de Paille », interdit aux Corréziens l’usage du mot « Paillé », jugé trop proche et source de confusion.
Loin de se décourager, les vignerons de la Vallée de la Dordogne ont répliqué par l’excellence.
Ils ont déposé un dossier d’AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) pour l’ensemble de leur vignoble. En 2017, l’AOC Corrèze est reconnue, avec la mention officielle « Vin de Paille ». Depuis, les deux cousins cohabitent légalement sur les étals des cavistes.
III. Terroir et vinification : L’art du passerillage
Ce qui différencie le Vin de Paille de Corrèze de son cousin du Jura, c’est avant tout son terroir de grès rouge et ses cépages.
Les cépages (La particularité Rouge)
Contrairement au Jura qui utilise principalement le Savagnin et le Chardonnay, la Corrèze se distingue par une production en blanc mais aussi en rouge :
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En blanc : Chardonnay et Sauvignon (notes de miel, abricot sec).
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En rouge : Cabernet Franc et Cabernet Sauvignon (notes de fruits rouges confits, cacao et épices).
Le procédé de fabrication
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La récolte : Les grappes sont cueillies à la main, avec une sélection drastique des grains les plus sains.
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Le séchage : Elles sont déposées sur des claies (traditionnellement en paille, aujourd’hui souvent en bois ou plastique aéré) dans des greniers ouverts au vent. Elles y restent au moins six semaines (souvent jusqu’à Noël) pour perdre leur eau et concentrer le sucre.
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Le pressurage : Il faut environ 7 à 8 kg de raisin pour obtenir un seul litre de jus.
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L’élevage : Le vin fermente lentement et doit vieillir au minimum deux ans (dont 18 mois en fûts de chêne).
IV. Gastronomie : accords et dégustation
Le Vin de Paille de Corrèze est un vin liquoreux d’une grande complexité, titrant généralement entre 12° et 13°.
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Le Blanc : Idéal pour accompagner un Foie Gras du Périgord (voisin immédiat), des fromages à pâte persillée ou des desserts aux fruits à chair blanche.
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Le rouge : Une rareté absolue qui fait merveille avec des desserts au chocolat noir, des fraises ou même un vieux fromage de brebis.
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Température de service : Il se déguste frais (entre 10°C et 12°C) mais non glacé pour ne pas masquer la richesse de ses arômes.
V. La renaissance actuelle
Aujourd’hui, la production reste confidentielle (environ 40 000 à 50 000 bouteilles par an) centrée autour de villages pittoresques comme Queyssac-les-Vignes, Beaulieu-sur-Dordogne ou Meyssac. La nouvelle génération de vignerons, dont beaucoup sont en Bio, redonne ses lettres de noblesse à ce « vin des grandes occasions ».
Un patrimoine retrouvé
Le Vin de Paille de Corrèze n’est plus le cousin oublié. Grâce à l’AOC, il a retrouvé sa place sur l’échiquier des grands vins de gastronomie.
C’est un vin de conversation, une relique du passé qui a su se moderniser pour offrir une alternative solaire et élégante aux liquoreux classiques.



