Le 9 juin 1660, dans la petite ville portuaire de Saint-Jean-de-Luz, se déroule l’un des mariages les plus importants de l’histoire européenne.
Ce jour-là, Louis XIV, âgé de vingt-et-un ans, épouse l’infante Marie-Thérèse d’Autriche, fille du roi Philippe IV d’Espagne.
Derrière l’apparat de la cérémonie se cache un enjeu bien plus vaste qu’une simple union dynastique.
Ce mariage vient consacrer le traité des Pyrénées signé quelques mois plus tôt et met officiellement fin à près d’un quart de siècle de guerre entre les deux plus grandes puissances catholiques d’Europe.
Mais ce que les diplomates négocient sur le papier, les cuisiniers doivent le faire accepter autour de la table.
Car sous l’Ancien Régime, un banquet n’est jamais seulement un repas. C’est un langage politique, un spectacle de puissance et un instrument de prestige.
Alors, que pouvait-on manger lors du banquet qui célébra l’union de la France et de l’Espagne ?
Une noce observée par toute l’Europe
Depuis plusieurs semaines, Saint-Jean-de-Luz vit au rythme des préparatifs.
Nobles, ambassadeurs, militaires, ecclésiastiques et courtisans affluent de toute l’Europe.
Les maisons sont réquisitionnées, les cuisines tournent jour et nuit, les ports reçoivent des marchandises venues des quatre coins du royaume.
Pour la monarchie française, l’objectif est clair : impressionner.
Mazarin, principal artisan du traité des Pyrénées, sait que le prestige de la France se joue autant dans les salons et les salles de banquet que sur les champs de bataille.
La table devient ainsi une arme diplomatique.
À quoi ressemblait un banquet royal en 1660 ?
Nous ne possédons pas le menu officiel complet du banquet du 9 juin 1660.
En revanche, les descriptions des grands festins royaux du XVIIe siècle permettent de reconstituer avec précision ce qui pouvait être servi.
À l’époque, un repas princier peut compter plusieurs dizaines de plats présentés simultanément selon le service à la française .
Les convives ne reçoivent pas les plats successivement comme aujourd’hui. Les tables se couvrent d’immenses compositions où chacun se sert selon son rang et ses envies.
L’abondance fait partie du message.
Les potages : ouverture majestueuse du repas
Le repas débute généralement par les potages.
Loin de nos soupes modernes, ces préparations sont riches, épaisses et luxueuses.
On peut imaginer :
- Potage à la reine aux amandes et à la volaille
- Bisque d’écrevisses
- Potage de faisan
- Consommé parfumé aux herbes du jardin royal
- Potage de perdrix aux truffes
Les potages symbolisent déjà le raffinement de la cuisine française qui commence à s’éloigner des excès épicés du Moyen Âge.
Les entrées : démonstration de savoir-faire
Viennent ensuite les entrées.
Elles constituent le cœur technique du repas.
On y trouve probablement :
- Poulardes farcies
- Pâtés chauds de gibier
- Tourtes de venaison
- Ris de veau braisés
- Langues de bœuf piquées
- Fricassées de volaille
- Terrines parfumées aux herbes
Les cuisiniers de cour cherchent alors à mettre en valeur la qualité des produits davantage que les épices exotiques.
Une révolution culinaire est en marche.
Les trésors de l’Atlantique
Impossible d’organiser un banquet à Saint-Jean-de-Luz sans rendre hommage à l’océan.
Le Pays basque bénéficie d’un accès privilégié à certaines des plus belles ressources marines du royaume.
Parmi les poissons susceptibles d’avoir figuré au banquet :
- Turbot
- Saumon
- Sole
- Bar de ligne
- Congre
- Esturgeon
- Huîtres
- Homards
- Langoustes
Les poissons nobles occupent alors une place essentielle dans les repas aristocratiques, notamment parce qu’ils permettent de respecter les nombreux jours maigres imposés par la religion.
Les rôtis : symbole de puissance
Le service des rôtis représente souvent le moment le plus spectaculaire.
On peut imaginer :
Dans certains grands festins du XVIIe siècle, des oiseaux reconstitués avec leurs plumages étaient même présentés à table pour impressionner les invités.
Le banquet est autant un spectacle qu’un repas.
Les entremets : quand la cuisine devient théâtre
C’est probablement ici que les invités découvrent les créations les plus étonnantes.
Les entremets du Grand Siècle ne sont pas seulement destinés à être mangés.
Ils racontent une histoire.
Les pâtissiers réalisent :
- Châteaux en sucre
- Fontaines décoratives
- Jardins miniatures
- Sculptures allégoriques
- Pyramides de fruits
Dans le contexte du mariage royal, il est probable que certaines pièces célèbrent la paix retrouvée entre la France et l’Espagne.
Les arts de la table deviennent alors un véritable outil de propagande monarchique.
Les douceurs du dessert
Le dessert de 1660 est très différent du nôtre.
On y retrouve :
- Fruits confits
- Dragées
- Pâtes de fruits
- Massepains
- Confitures sèches
- Amandes sucrées
- Oranges d’Espagne
- Citrons méditerranéens
Le sucre demeure un produit de luxe.
Sa présence en abondance constitue déjà un signe de richesse.
Le chocolat : un invité prestigieux ?
L’une des curiosités les plus fascinantes concerne le chocolat.
Marie-Thérèse d’Autriche est issue de la cour d’Espagne, qui découvre depuis plus d’un siècle les produits venus du Nouveau Monde.
Le chocolat est alors encore rare en France.
Certains historiens estiment que l’infante contribue à populariser cette boisson auprès de la noblesse française après son arrivée à la cour.
Il n’est donc pas impossible que le chocolat ait figuré parmi les boissons ou les douceurs proposées lors des festivités entourant le mariage.
Quels vins servait-on à la table royale ?
La cour apprécie déjà plusieurs grands vignobles français :
- Vins de Bordeaux
- Vins de Bourgogne
- Vins d’Anjou
- Vins de Champagne encore tranquilles
- Vins du Sud-Ouest
Les vins espagnols peuvent également être présents en hommage à la nouvelle reine.
Là encore, le banquet reflète l’union des deux royaumes.
Quand la gastronomie devient un instrument diplomatique
Le véritable intérêt de ce banquet dépasse largement le contenu des assiettes.
Le mariage du 9 juin 1660 marque le début d’une époque où la France va progressivement imposer son modèle culinaire à l’Europe.
Quelques décennies plus tard, Versailles deviendra le centre du monde aristocratique.
Les cuisiniers français seront copiés de Londres à Saint-Pétersbourg.
Les règles du service, les usages de table et les recettes françaises deviendront des références internationales.
Ce rayonnement trouve une partie de ses racines dans ces grandes cérémonies où la monarchie comprend qu’une table bien dressée peut parfois être plus efficace qu’une armée.
Le banquet qui annonçait la grandeur gastronomique Française
Le menu exact du 9 juin 1660 demeure en partie perdu dans les archives.
Mais son importance historique ne fait aucun doute.
Ce banquet ne célébrait pas seulement un mariage.
Il célébrait la paix.
Il célébrait la puissance retrouvée de la France.
Et il annonçait déjà l’immense aventure qui allait conduire la gastronomie française à devenir, durant plusieurs siècles, l’une des plus admirées au monde.
Trois cent soixante-six ans plus tard, il nous rappelle qu’un repas peut parfois changer le cours de l’histoire.



