Aujourd’hui, une bouteille d’eau posée sur une table de restaurant paraît si ordinaire qu’elle semble avoir toujours fait partie du paysage alimentaire français.
Pourtant, l’eau minérale embouteillée est un produit relativement récent dans son usage quotidien. Pendant des siècles, les eaux de source et les eaux réputées pour leurs propriétés particulières ont été consommées directement sur leur lieu d’émergence, notamment dans le cadre des cures thermales. Leur transport et leur conservation posaient de nombreuses difficultés, tandis que leur statut demeurait étroitement lié à la médecine et à la santé.
Au XIXe siècle, une transformation profonde s’opère. Le développement du thermalisme, l’amélioration des transports, les progrès du conditionnement, l’essor de la chimie et de la médecine, puis l’organisation de véritables réseaux commerciaux permettent à certaines eaux de quitter leur source pour atteindre des consommateurs éloignés. Évian, Vittel, Vichy, Contrexéville, Saint-Galmier ou encore Vals deviennent progressivement des noms connus bien au-delà de leur région.
Mais cette histoire n’est pas simplement celle de quelques marques devenues célèbres. C’est l’histoire de la naissance d’un nouveau produit alimentaire, situé pendant longtemps à la frontière entre le médicament, la boisson et le produit de consommation. C’est aussi l’histoire d’un changement profond dans les habitudes françaises, celui qui conduira progressivement l’eau embouteillée des établissements thermaux et des pharmacies jusque dans les épiceries, les cafés, les restaurants et finalement les foyers.
Avant la bouteille : Boire l’eau à la source
L’eau minérale n’est pas une invention du XIXe siècle. Les sources réputées pour leurs qualités particulières sont connues depuis l’Antiquité et certaines sont exploitées depuis des périodes très anciennes.
Ce qui change au XIXe siècle n’est donc pas la découverte des sources, mais la possibilité de transformer leur eau en produit commercial transportable, identifiable et reproductible.
Pendant longtemps, la consommation des eaux minérales est intimement liée au déplacement vers la source. Les personnes qui souhaitent bénéficier des propriétés attribuées à une eau se rendent dans la station ou la fontaine concernée. La cure est à la fois un acte médical, une pratique sociale et, progressivement, une forme de séjour.
Le développement du thermalisme français transforme alors certaines petites villes en véritables stations. Des établissements de bains sont construits, des hôtels apparaissent, les médecins s’installent et les sources deviennent le centre d’une économie locale.
Mais cette organisation possède une limite évidente, il faut se déplacer pour boire l’eau.
Transporter l’eau jusqu’au malade ou au consommateur devient donc un enjeu essentiel.
Des eaux médicinales avant d’être des eaux de table
L’un des aspects les plus importants de cette histoire est le statut particulier des eaux minérales.
Dans la France du XIXe siècle, l’eau minérale naturelle est longtemps considérée avant tout sous l’angle de ses propriétés thérapeutiques. Le développement de l’hydrologie et de l’analyse chimique renforce cette approche.
Une ordonnance de 1823 joue un rôle important dans la réglementation de leur exploitation et de leur commercialisation. L’eau minérale embouteillée est alors considérée comme un produit à caractère thérapeutique et son exploitation est soumise à une autorisation des pouvoirs publics après intervention des autorités médicales.
La situation est donc très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.
Une bouteille d’eau minérale n’est pas simplement une boisson placée dans le rayon des produits alimentaires. Elle appartient à un univers où la médecine, la pharmacie et le thermalisme jouent encore un rôle essentiel.
Cette particularité explique pourquoi les pharmaciens occupent une place si importante dans les premiers circuits de distribution.
Les pharmaciens au cœur du nouveau commerce
L’expression selon laquelle les eaux minérales étaient autrefois « vendues en pharmacie » est exacte dans son principe, mais elle doit être nuancée.
Les pharmaciens ont effectivement constitué des points de vente privilégiés. En revanche, ils n’ont jamais obtenu un monopole absolu sur la vente des eaux minérales.
Les travaux de l’historienne de la pharmacie Cécile Raynal montrent que cette question fut discutée pendant une longue période. Les pharmaciens souhaitaient obtenir un contrôle privilégié de la vente des eaux considérées comme médicinales, en raison notamment de leurs compétences scientifiques et de leur rôle dans la distribution des produits de santé. Mais le monopole leur fut refusé.
La question était complexe.
Si les eaux étaient véritablement des médicaments, pourquoi pouvait-on les acheter en dehors des pharmacies ?
Mais si elles n’étaient que des boissons, pourquoi leur exploitation était-elle soumise à une réglementation médicale aussi importante ?
Cette ambiguïté accompagne une grande partie de l’histoire des eaux minérales françaises.
Une réglementation bien plus ancienne que le XIXe siècle
Le contrôle des eaux minérales ne commence d’ailleurs pas avec l’industrialisation.
Dès l’époque moderne, le pouvoir royal intervient dans leur exploitation et leur distribution. Au début du XVIIIe siècle, les autorités cherchent notamment à lutter contre les fraudes et les mauvaises conditions de transport.
Des lettres patentes de 1709 dénoncent ainsi la vente d’eaux falsifiées ou leur conservation excessive après transport. La réglementation vise également à contrôler ceux qui se chargent de leur distribution.
En 1713, un privilège est même accordé à Paris pour l’exploitation, le transport et la vente de plusieurs eaux minérales et médicinales, parmi lesquelles Vichy, Forges, Plombières, Vals et Bourbonne.
Cette histoire est essentielle pour comprendre le XIXe siècle, l’État n’est pas confronté pour la première fois au problème de l’eau embouteillée. Il hérite d’une longue tradition de contrôle des sources, de leur exploitation et de leur commerce.
1826 : Évian entre dans une nouvelle époque
Parmi les grandes histoires françaises de l’eau minérale, celle d’Évian occupe une place particulière.
La réputation de la source Cachat se développe à la fin du XVIIIe siècle. Le Sénat rappelle que les qualités bénéfiques attribuées à cette eau sont mises en avant dès 1789, notamment par le marquis de Lessert.
La station thermale se développe ensuite.
En 1806, une première station thermale ouvre ses portes. Puis, en 1826, une société est constituée pour exploiter l’eau minérale d’Évian. Le même moment marque le début d’une nouvelle phase dans l’histoire commerciale de la source.
Le Sénat indique également que l’embouteillage de l’eau d’Évian commence dès 1826 sur le site de la source Cachat.
Cette date est remarquable car elle intervient relativement tôt dans l’histoire française de l’eau embouteillée.
Mais il ne faut pas commettre une erreur de chronologie, le début de l’embouteillage ne signifie pas que l’eau d’Évian devient immédiatement une boisson quotidienne consommée dans toute la France.
La véritable diffusion commerciale est beaucoup plus progressive.
Vittel : La bouteille comme prolongement de la cure
L’histoire de Vittel illustre parfaitement la transformation du modèle thermal.
Louis Bouloumié s’intéresse à la source de Gérémoy au milieu du XIXe siècle. En 1855, il obtient l’autorisation d’exploiter la source et crée la station thermale de Vittel.
Mais l’objectif ne consiste pas uniquement à attirer les curistes dans les Vosges.
L’eau doit pouvoir être consommée ailleurs.
La ville de Vittel indique qu’un premier bâtiment d’embouteillage est construit en 1875, derrière la galerie thermale. L’installation devient rapidement insuffisante et est agrandie en 1882.
Le Sénat confirme que l’embouteillage permet alors de valoriser l’eau de Vittel bien au-delà du territoire local, avec une première ligne de production utilisant des bouteilles de grès dès 1875.
La bouteille devient ainsi une sorte de prolongement de la cure à domicile.
Le consommateur n’a plus besoin d’être physiquement présent à Vittel pour boire l’eau de Vittel.
Cette transformation est fondamentale.
Le grès, le verre et les difficultés du conditionnement
L’eau paraît être un produit simple à transporter. En réalité, l’embouteillage représente longtemps un véritable problème technique.
Il faut fabriquer des récipients adaptés, les remplir, les fermer correctement, les identifier, les transporter et les conserver.
Les bouteilles de grès utilisées à Vittel au début de l’industrialisation témoignent de cette période où les producteurs cherchent encore les solutions techniques les plus adaptées.
La bouteille n’est pas un simple contenant.
Elle devient progressivement un élément d’identification du produit.
Avant même l’apparition des grandes marques modernes, l’origine de l’eau doit pouvoir être reconnue. Les travaux consacrés à la vente des eaux minérales montrent que les bouteilles, leurs bouchons, leurs inscriptions et leurs certificats de puisage participent à cette construction de la confiance.
C’est une évolution essentielle dans l’histoire du commerce alimentaire.
La bouteille crée un nouveau produit
Une fois conditionnée, l’eau acquiert des caractéristiques nouvelles.
Elle possède désormais une origine identifiable, un contenant, une présentation et un réseau de distribution.
Elle peut être transportée sur de longues distances.
Elle peut être stockée.
Elle peut être vendue sous un nom déterminé.
Elle peut faire l’objet de publicité.
Elle peut enfin être comparée avec d’autres eaux.
Autrement dit, la bouteille transforme une ressource locale en produit commercial national.
L’historien Nicolas Marty considère l’eau minérale embouteillée comme un produit industriel emblématique de la société de consommation. Il souligne que sa première grande phase de diffusion se situe entre le milieu du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale.
Cette période correspond précisément à l’industrialisation progressive du secteur.
Le chemin de fer change la géographie de l’eau
L’un des grands moteurs de cette transformation est le développement des transports.
Une source thermale peut désormais expédier ses bouteilles beaucoup plus loin qu’auparavant.
Le chemin de fer réduit les distances commerciales et facilite l’organisation de réseaux de distribution.
Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas seulement Évian et Vittel.
D’autres sources françaises développent leur production et leurs réseaux commerciaux. Saint-Galmier, Vals, Vichy, Contrexéville et de nombreuses autres eaux entrent progressivement dans ce nouveau système.
Le territoire français commence ainsi à se couvrir de circuits reliant les sources aux grandes villes.
L’eau minérale devient progressivement une marchandise circulant entre régions.
Vichy : Une autre histoire, une autre logique
Vichy occupe une place particulière dans cette histoire car son nom est associé depuis longtemps au thermalisme et à la médecine.
La station devient au XIXe siècle l’une des grandes capitales thermales françaises.
L’exploitation commerciale de ses eaux prend une dimension considérable. La Compagnie fermière de Vichy développe notamment un réseau d’entrepôts répartis sur le territoire français et commercialise non seulement les eaux de Vichy mais aussi d’autres eaux minérales.
La logique devient donc industrielle.
Il ne s’agit plus simplement de vendre quelques bouteilles aux personnes qui souhaitent prolonger leur cure.
Il faut organiser des stocks, des transports, des intermédiaires, des grossistes et des détaillants.
L’eau entre dans les mécanismes modernes du commerce.
Contrexéville : L’industrie arrive plus tard
Contrexéville illustre une autre chronologie.
Le développement de l’activité thermale y commence au XIXe siècle. Le Sénat indique que l’activité thermale démarre en 1861 et que la mise en bouteille commence en 1908.
Cette différence de dates est importante.
Elle démontre qu’il n’existe pas une seule histoire de l’eau minérale française.
Chaque source connaît son propre calendrier en fonction de sa réputation, des investissements disponibles, de la réglementation, des transports et de la demande.
L’industrialisation n’est donc pas instantanée.
Elle se construit progressivement, source après source.
La pharmacie n’est déjà plus le seul débouché
À mesure que les volumes augmentent, les pharmacies ne peuvent plus constituer l’unique réseau de distribution.
Les épiceries, les marchands de vins, les cafés, les débits de boissons et les restaurants prennent une place croissante.
Les recherches historiques montrent qu’à la fin du XIXe siècle, les eaux embouteillées sont distribuées par une multitude de détaillants. Les pharmacies restent importantes, mais elles coexistent avec les commerces alimentaires et les établissements de consommation hors domicile.
Dans les villes proches des régions productrices, l’eau minérale peut même devenir accessible à des catégories sociales relativement modestes.
Dans les années 1870, des débits de boissons de Clermont-Ferrand, Lyon ou Saint-Étienne proposent déjà des eaux embouteillées à des prix rendus plus accessibles par la proximité des zones de production.
L’eau minérale commence ainsi à changer de statut social.
Elle n’est plus exclusivement une boisson de malade ou de curiste.
Elle devient aussi une boisson commerciale.
Les restaurants et les cafés : Les nouveaux lieux de consommation
Le développement de la consommation hors domicile constitue une étape importante.
Les restaurants, les cafés, les voitures-restaurants des chemins de fer et les bateaux de ligne deviennent progressivement des lieux où les eaux minérales sont proposées aux clients.
À la fin du XIXe siècle, la bouteille peut alors accompagner le repas.
Mais il faut éviter de projeter sur cette période les habitudes contemporaines.
L’eau embouteillée ne domine pas encore les tables françaises.
Elle représente plutôt une offre supplémentaire, souvent associée à une clientèle urbaine, aux établissements de qualité et aux nouvelles habitudes de consommation.
La bouteille participe également à une forme de distinction.
Choisir une eau provenant d’une source réputée, identifiable par sa bouteille et son nom, revient à choisir un produit dont l’origine et les qualités sont mises en avant.
L’eau devient ainsi progressivement un élément de l’art de la table.
Une consommation encore loin d’être quotidienne
Au XIXe siècle, l’eau embouteillée reste loin de la consommation massive que nous connaissons aujourd’hui.
Le marché est encore fragmenté géographiquement.
Les coûts de transport sont importants.
Les bouteilles sont lourdes.
Le conditionnement est coûteux.
Les réseaux de distribution restent complexes.
Les producteurs sont nombreux et les volumes encore limités.
L’historien Nicolas Marty distingue précisément cette première période, qui s’étend du milieu du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale, d’une deuxième phase au cours de laquelle se construit progressivement un véritable marché national.
La bouteille est donc déjà là, mais l’habitude quotidienne n’est pas encore installée.
L’eau minérale devient un produit de marque
Une révolution commerciale se joue également dans la manière de présenter le produit.
L’eau n’est plus seulement « l’eau de telle source ».
Elle devient progressivement une marque.
Cette transformation est particulièrement importante dans une société où les produits alimentaires commencent eux aussi à être conditionnés et identifiés par des marques.
L’eau embouteillée fait partie de cette histoire plus générale de la naissance du produit emballé.
Le consommateur ne choisit plus seulement une eau en fonction de son lieu de puisage.
Il choisit une bouteille portant un nom, une identité et une promesse.
Cette évolution explique l’importance croissante des étiquettes, des formes de bouteilles, des couleurs, des inscriptions et, plus tard, de la publicité.
La publicité transforme l’image de l’eau
À mesure que le marché se développe, les eaux minérales investissent la publicité.
Les affiches et les campagnes commerciales ne présentent plus seulement l’eau comme un produit thérapeutique.
Elles mettent en avant la santé, la pureté, le bien-être, la distinction sociale et progressivement le plaisir de boire.
Cette évolution est essentielle.
Une eau qui était autrefois choisie parce qu’un médecin ou un curiste lui attribuait des propriétés particulières peut devenir un produit que l’on choisit pour accompagner un repas ou pour satisfaire une habitude quotidienne.
Le langage commercial contribue donc à transformer la perception du produit.
Une bataille commerciale, mais pas une simple « guerre des eaux »
Le XIXe siècle voit bien se développer une concurrence entre sources et entreprises.
Mais il serait excessif de raconter une « guerre » unique opposant Évian, Vichy, Vittel et Contrexéville.
Le véritable phénomène est beaucoup plus vaste.
Chaque source cherche à construire sa réputation, obtenir les autorisations nécessaires, sécuriser son exploitation, améliorer son embouteillage, développer ses circuits de distribution et conquérir des consommateurs.
Les producteurs doivent également affronter les contrefaçons.
Certaines affaires révèlent que des commerçants vont jusqu’à fabriquer artificiellement des eaux présentées comme provenant de sources célèbres. Les enquêtes de la fin du XIXe siècle montrent que la fraude constitue un problème suffisamment important pour provoquer des critiques du système de contrôle.
La bouteille devient donc aussi un instrument de lutte contre la fraude.
Son origine, son étiquette, son bouchon et son conditionnement doivent permettre d’identifier le véritable produit.
L’étrange paradoxe des eaux minérales
L’eau minérale française se trouve ainsi pendant longtemps dans une situation paradoxale.
Elle est considérée comme un produit thérapeutique.
Mais elle est vendue dans des commerces.
Elle est prescrite ou recommandée par des médecins.
Mais elle peut être servie dans des cafés.
Elle est distribuée par les pharmaciens.
Mais ceux-ci n’en obtiennent jamais le monopole.
Elle est associée à la cure.
Mais elle commence progressivement à accompagner les repas.
Cette ambiguïté n’est pas un accident.
Elle explique en grande partie la richesse de l’histoire commerciale des eaux minérales françaises.
Après 1918 : Naissance d’un marché national
La Première Guerre mondiale constitue une rupture entre deux périodes.
Avant 1914, le marché existe déjà mais reste relativement fragmenté.
Après la guerre, les réseaux commerciaux se structurent davantage.
Les producteurs se concentrent.
Les grossistes prennent une importance considérable.
Les réseaux de distribution deviennent plus efficaces.
L’eau embouteillée commence à devenir véritablement un produit national.
Les recherches de Nicolas Marty montrent que la période allant de l’après-Première Guerre mondiale au début des années 1960 correspond à la construction progressive de ce marché national.
L’eau minérale n’est donc plus seulement le produit d’une source connue dans sa région.
Elle peut désormais être distribuée dans une grande partie du pays.
Les pharmacies commencent à perdre leur place
Le changement est particulièrement visible dans les pharmacies.
À la fin du XIXe siècle, la Pharmacie centrale de France possède plus de quatre-vingts références d’eaux embouteillées et dispose d’importantes capacités de stockage destinées à approvisionner les officines.
Mais cette situation ne va pas durer.
Au cours du XXe siècle, les eaux minérales deviennent progressivement des produits alimentaires courants.
Les épiceries et les commerces alimentaires prennent une place croissante.
Puis viennent les grands magasins alimentaires, les magasins à succursales multiples et enfin les supermarchés.
La pharmacie cesse progressivement d’être le point de vente naturel de la bouteille d’eau.
Les années 1950 et 1960 : L’eau entre véritablement dans le foyer
Après la Seconde Guerre mondiale, les habitudes de consommation changent rapidement.
Les ménages disposent progressivement de nouveaux équipements, les réseaux de distribution se modernisent et le commerce alimentaire se transforme.
L’eau embouteillée bénéficie de cette mutation.
Dans les années 1950 et 1960, les points de vente alimentaires deviennent de plus en plus importants.
Les supermarchés apparaissent puis se développent rapidement dans les années 1960. Ils offrent aux producteurs d’eaux minérales un nouveau canal capable de distribuer des volumes beaucoup plus importants.
La bouteille quitte alors définitivement le seul univers du thermalisme et de la pharmacie.
Elle devient un produit de courses.
Évian et la naissance d’une consommation familiale
L’histoire d’Évian illustre parfaitement cette transformation.
La marque explique que la demande de consommateurs souhaitant profiter de son eau à domicile contribue au développement d’une mise en bouteille à plus grande échelle à la fin du XIXe siècle.
Au XXe siècle, l’image de la marque évolue encore.
Dans les années 1950, Évian développe notamment une communication autour de la consommation par les nourrissons et de la préparation des biberons.
L’eau n’est donc plus seulement associée au curiste.
Elle entre dans l’univers familial.
Cette évolution marque une étape majeure dans la transformation de l’eau minérale en produit du quotidien.
Le restaurant comme vitrine
Parallèlement, le restaurant joue un rôle important dans la banalisation de la bouteille.
Une eau minérale posée sur une table signale l’origine du produit, son identité et parfois son positionnement.
La bouteille devient alors une composante de l’expérience du repas.
Cette pratique contribue à transformer l’eau en un produit gastronomique à part entière.
Le consommateur peut choisir entre différentes eaux selon leur origine, leur gazéification ou leur réputation.
Ce phénomène est particulièrement intéressant dans le contexte français où la table est fortement associée à la notion de terroir.
Une bouteille d’eau provenant d’une source précise devient, à sa manière, un produit de terroir.
La bouteille comme objet de table
L’histoire de l’eau minérale est aussi celle d’un objet.
Les bouteilles anciennes racontent l’évolution des techniques de conditionnement.
Le verre, le grès, les bouchons, les formes spécifiques et les étiquettes permettent de suivre l’histoire commerciale du produit.
Les recherches consacrées à la vente des eaux minérales montrent que la bouteille elle-même reflète les évolutions législatives et techniques, matériaux, volumes, étiquetage et systèmes de fermeture évoluent avec les besoins du marché.
La bouteille devient donc progressivement un élément de reconnaissance.
Elle n’est plus seulement destinée à contenir de l’eau.
Elle devient le support matériel d’une marque.
De la cure à l’habitude
Le changement fondamental peut finalement se résumer en quelques étapes.
Au départ, le consommateur se déplace vers la source.
Puis l’eau est transportée vers le consommateur pour prolonger la cure.
La bouteille permet ensuite de vendre l’eau dans les pharmacies.
Les épiciers et les marchands de boissons prennent progressivement leur place.
Les cafés et les restaurants l’intègrent à la consommation hors domicile.
Enfin, les commerces alimentaires modernes et les supermarchés permettent à l’eau minérale de devenir un produit courant du foyer.
Le mouvement est donc progressif.
Il ne s’agit pas d’une révolution instantanée, mais d’une transformation qui s’étend sur plus d’un siècle.
Une histoire française de l’eau en bouteille
La France occupe une place particulière dans cette histoire parce que le développement de ses eaux embouteillées est étroitement lié à son histoire thermale.
Évian, Vittel, Vichy, Contrexéville, Saint-Galmier, Vals et de nombreuses autres sources ont construit leur développement autour de la rencontre entre médecine, thermalisme, industrie, commerce et publicité.
Le XIXe siècle donne naissance à l’industrie de l’eau embouteillée.
Le XXe siècle transforme cette industrie en marché national.
Puis, à partir des années 1960 et surtout des décennies suivantes, la grande distribution permet une diffusion massive.
Nicolas Marty situe ainsi à la fin des années 1960 l’ouverture d’une nouvelle phase, celle de la diffusion à très grande échelle des eaux embouteillées.
Quand l’eau cesse d’être un remède
L’une des transformations les plus profondes est finalement culturelle.
L’eau minérale française a longtemps été associée à la maladie, à la cure et à la prescription.
Elle devient progressivement associée à la santé préventive, au bien-être puis simplement à l’hydratation.
Le changement est immense.
Boire une eau provenant d’une source thermale n’est plus nécessairement un acte médical.
C’est une habitude.
Cette banalisation est l’aboutissement d’un long processus commercial et culturel.
Une bouteille devenue symbole de la société de consommation
L’histoire de l’eau embouteillée raconte finalement beaucoup plus que celle d’une boisson.
Elle raconte la transformation d’une ressource naturelle en produit industriel.
Elle montre comment une source locale peut devenir une marque nationale.
Elle illustre la naissance des réseaux modernes de distribution.
Elle témoigne du passage d’une économie dominée par le vrac à une économie du produit conditionné.
Elle montre également comment la médecine et le commerce ont longtemps été étroitement liés dans la construction de la confiance accordée à certains produits.
Et elle révèle une transformation spectaculaire de nos habitudes, nous sommes passés d’une époque où l’on allait boire l’eau à la source à une époque où la source vient jusqu’à nous, enfermée dans une bouteille.
De l’eau thermale à l’eau posée sur la table
La bouteille d’eau que l’on ouvre aujourd’hui au restaurant est donc l’héritière d’une histoire beaucoup plus ancienne qu’elle n’en a l’air.
Elle descend des sources fréquentées par les curistes, des établissements thermaux du XIXe siècle, des premières bouteilles de grès, des pharmaciens qui en assuraient une partie de la distribution, des grossistes qui organisèrent les premiers réseaux nationaux et des industriels qui transformèrent progressivement le conditionnement en véritable industrie.
Évian commence son embouteillage dès 1826. Vittel construit son premier bâtiment d’embouteillage en 1875. Contrexéville attend 1908.
Entre ces dates et la généralisation de la bouteille dans les foyers français, plusieurs générations vont se succéder.
L’eau minérale ne s’impose donc pas en une journée.
Elle conquiert progressivement les circuits de distribution, les pharmacies, les commerces, les cafés, les restaurants puis les cuisines familiales.
La véritable « révolution de l’eau » n’est pas seulement celle de la bouteille.
C’est celle d’un changement de statut.
L’eau qui était autrefois une destination est devenue une marchandise. La marchandise est devenue une marque. Et la marque est finalement devenue une habitude quotidienne.



