À Rennes, on ne discute pas la galette-saucisse. On la défend.

Elle a sa chanson, son association de sauvegarde, ses puristes intransigeants et ses polémiques sur la bonne saucisse.

Pour un plat composé de deux ingrédients seulement, c’est un niveau de passion assez rare dans la gastronomie française.

Voici pourquoi.

Qu’est-ce qu’une galette-saucisse, exactement ?

La définition est d’une simplicité trompeuse, une saucisse de porc grillée, roulée dans une galette de sarrasin froide, mangée debout, à la main, sans couverts.

Pas de ketchup, pas de mayonnaise, les puristes rennais considèrent cet ajout comme une hérésie.

Tout au plus tolère-t-on un peu d’oignons grillés pour twister le goût.

Elle est aujourd’hui principalement consommée en Haute-Bretagne, essentiellement en Ille-et-Vilaine, et dans certaines zones limitrophes des Côtes-d’Armor, de la Loire-Atlantique, de la Mayenne et de la Manche.

Au-delà de cette zone, elle reste largement méconnue contrairement à la crêpe sucrée bretonne, star internationale, la galette-saucisse est restée un plat de territoire.

Une histoire plus ancienne et plus floue qu’on ne le pense

Contrairement à une légende parfois répandue, la galette-saucisse n’a pas de date de naissance précise ni d’inventeur identifiable avec certitude.

Son histoire s’inscrit dans une évolution beaucoup plus longue, qui commence par ses deux ingrédients pris séparément.

Le sarrasin, pain des pauvres

Le sarrasin (ou « blé noir ») est introduit dans les systèmes agraires du Grand Ouest vers la seconde moitié du XVe siècle, favorisé par les grands déboisements de l’époque.

Il devient rapidement la base de l’alimentation rurale bretonne, la nourriture des pauvres, un substitut au pain de froment que les paysans ne pouvaient pas toujours se permettre.

Consommé sous forme de galettes, de bouillie ou de pain, son apogée en Bretagne se situe au milieu du XVIe siècle, mais sa culture reste très importante jusqu’au XIXe siècle, on recense 130 « galettières » à Rennes en 1850, et près de 400 en 1900, soit une fabricante pour 150 habitants environ.

Les ancêtres directs : Porchet et casse

Avant que la galette et la saucisse ne se marient telles qu’on les connaît aujourd’hui, deux plats « cousins » existaient déjà :

  • Le porchet, une galette fourrée avec une terrine, consommée dans le nord de l’Ille-et-Vilaine dès le XVIIIe siècle.
  • La casse, une galette garnie d’abats de porc cuits au four, consommée dans le pays de Rennes à la fin du XIXe siècle.

Ces deux plats trahissent l’origine sociale de la galette-saucisse, à l’époque, la viande fraîche était rare et chère.

Le moment de l’abattage du cochon, à la ferme, était une occasion de fête, et l’on utilisait les abats, enroulés dans une galette froide, faute de pouvoir se permettre les meilleurs morceaux, vendus séparément.

La légende du « Poganne »

Une tradition orale, difficile à dater précisément, attribue l’invention de la combinaison galette + saucisse grillée à un galettier rennais du XIXe siècle, surnommé « Poganne » ou « Poganou ».

En gallo, langue historique de Haute-Bretagne, ce terme désigne quelqu’un d’un peu négligé, probablement une allusion moqueuse au fait de manger avec les doigts, sans couverts, ce qui à l’époque pouvait passer pour un manque de tenue.

Cette anecdote, aussi savoureuse soit-elle, reste invérifiable historiquement, comme le résume l’auteur breton Benjamin Keltz, spécialiste du sujet, personne ne peut sérieusement prétendre retrouver le véritable inventeur de la galette-saucisse, c’est une pratique culturelle qui a évolué progressivement, pas une invention datée.

La Belle Époque et la Robiquette

Ce que l’on sait avec plus de certitude, en revanche, c’est le moment où le plat se popularise et se nomme.

Vers 1900, les Rennais prennent l’habitude de sortir en périphérie de la ville pour aller déguster des galettes-saucisses, notamment à Saint-Grégoire, au lieu-dit La Robiquette, sur la route de Saint-Malo. Ce lieu donnera d’ailleurs son surnom au plat lui-même , « une Robiquette » reste, encore aujourd’hui, un synonyme courant de galette-saucisse en pays rennais.

Du plat de campagne au symbole urbain

L’histoire de la galette-saucisse au XXe siècle est celle d’une migration sociale et géographique. Ce plat rural s’urbanise progressivement, porté par deux dynamiques :

  1. Le football. Les Rennais du nord et les Malouins qui se rendent au stade s’arrêtent traditionnellement à La Robiquette avant et après les matchs, qui se jouaient le dimanche à 15h. La galette-saucisse devient le symbole du dimanche festif rennais.
  2. L’exode rural des années 1950-1960. Avec l’implantation de l’usine PSA Citroën à Rennes, une importante population venue des campagnes s’installe en ville, amenant avec elle ses habitudes alimentaires. Un plat jusque-là associé aux marchés périphériques et aux foires de campagne s’installe alors durablement dans le tissu urbain rennais, une ville alors plutôt bourgeoise, pour laquelle manger debout, avec les doigts, avait quelque chose d’un peu transgressif.

Aujourd’hui, la galette-saucisse a effacé les barrières sociales et générationnelles qui pouvaient encore exister.

Elle est chantée dans les tribunes du Roazhon Park par les supporters du Stade Rennais, sur l’air d’une chanson paillarde du Midi détournée : « Galette-saucisse, je t’aime ! J’en mangerai des kilos (et des kilos !) Dans tout l’Ille-et-Vilaine, avec du lait ribot ! ».

Elle a inspiré d’autres groupes bretons, des romans, et une association officielle de défense de son authenticité, la SGSB (Sauvegarde de la Galette Saucisse Bretonne).

Les règles non écrites de l’authenticité

Ceux qui défendent la tradition s’accordent sur quelques principes assez stricts :

  • La galette doit être de sarrasin pur, jamais de froment, c’est elle qui donne au plat son identité bretonne.
  • La saucisse doit être une vraie saucisse de porc, traditionnellement composée de 75 à 80 % de viande de porc pour 20 à 25 % de gorge de porc (le gras), assaisonnée de poivre et de sel de Guérande. L’usage d’une saucisse de Strasbourg à la place est généralement très mal vu par les puristes rennais.
  • La galette est traditionnellement froide (parfois tiède), précisément pour permettre de tenir la saucisse brûlante à la main sans se brûler.
  • On mange sans couverts, debout, souvent accompagné d’une bolée de cidre ou d’une bière locale.
  • Pas de sauce ajoutée dans la version puriste, tout au plus des oignons grillés.

La recette traditionnelle

Ingrédients (pour 4 galettes-saucisses)

Pour la pâte à galette de sarrasin :

  • 250 g de farine de sarrasin (blé noir)
  • 500 ml d’eau
  • 1 œuf (facultatif selon les traditions familiales)
  • 1 cuillère à café de sel de Guérande
  • Un peu de beurre demi-sel pour la cuisson

Pour la garniture :

  • 4 saucisses de porc pur, type saucisse bretonne ou saucisse de campagne (75-80 % viande, 20-25 % gorge de porc)
  • Poivre
  • Oignons grillés (facultatif)

Préparation

  1. La pâte à galette : mélanger la farine de sarrasin et le sel dans un saladier. Ajouter l’eau progressivement en fouettant pour éviter les grumeaux, jusqu’à obtenir une pâte fluide, de la consistance d’une crème liquide. Ajouter l’œuf si vous suivez cette variante. Laisser reposer la pâte au moins 1 heure à température ambiante (l’idéal étant une nuit au réfrigérateur pour développer le goût du sarrasin).
  2. Cuisson des galettes : chauffer une crêpière ou une grande poêle plate bien beurrée à feu moyen-vif. Verser une louche de pâte et étaler rapidement en cercle fin à l’aide d’un rateau à crêpe ou du dos d’une louche. Cuire 2 à 3 minutes jusqu’à ce que les bords se détachent, puis retourner et cuire 1 minute de l’autre côté. Réserver les galettes à plat pour qu’elles refroidissent (c’est la fraîcheur de la galette qui fait le contraste traditionnel avec la saucisse chaude).
  3. Cuisson des saucisses : griller les saucisses entières, sans les piquer, à la poêle, au four ou idéalement au barbecue, jusqu’à ce qu’elles soient bien dorées et cuites à cœur (environ 15-20 minutes selon l’épaisseur et le mode de cuisson).
  4. Assemblage : déposer la saucisse grillée sur la galette froide (ou tiède), au bord. Rouler la galette fermement autour de la saucisse, en laissant dépasser les deux extrémités pour pouvoir la tenir en main sans se brûler.

Les variantes régionales et contemporaines

Si la version puriste rennaise reste dominante, plusieurs variantes coexistent aujourd’hui, certaines traditionnelles, d’autres plus récentes :

  • La galette-saucisse à l’oignon : quelques rondelles d’oignons grillés ajoutées sur la saucisse avant de rouler, pour relever le goût, la variante la plus communément admise, même par les puristes.
  • La galette-saucisse au fromage : ajout d’une tranche de fromage (souvent de l’emmental) fondu contre la saucisse chaude, une évolution plus récente, populaire notamment auprès d’un public plus jeune, mais contestée par les défenseurs de la tradition stricte.
  • La galette-saucisse « complète » : inspirée de la galette bretonne classique, avec ajout d’œuf, de fromage et parfois de jambon en plus de la saucisse, s’éloigne nettement de la version originale mais reste répandue dans certaines crêperies.
  • Variantes de saucisses : saucisse fumée, saucisse au piment d’Espelette (influence basque récente), ou saucisse artisanale bio dans les versions plus haut de gamme proposées par certains foodtrucks urbains.
  • Hors de Bretagne : dans les grandes villes où la communauté bretonne est importante (Paris, Nantes historiquement rattachée à la Bretagne culturelle), la galette-saucisse s’exporte via des foodtrucks et des événements associatifs, souvent avec une fidélité assez stricte à la recette originale par nostalgie identitaire.

Où la déguster aujourd’hui

Le lieu le plus emblématique reste le marché des Lices, à Rennes, où la file d’attente le samedi midi peut être conséquente, mieux vaut arriver tôt.

Les abords du Roazhon Park, stade du Stade Rennais, restent également un passage obligé les jours de match, perpétuant la tradition originelle du plat consommé avant et après le coup d’envoi.

Pourquoi ce petit plat compte autant

Ce qui frappe, au fond, dans l’histoire de la galette-saucisse, c’est le décalage entre la simplicité du plat et l’intensité de l’attachement qu’il suscite.

Ni grande cuisine, ni gastronomie savante, la galette-saucisse est un plat de rue, de marché et de stade, une « street-food avant l’heure », comme la qualifie Benjamin Keltz.

Mais c’est précisément cette humilité qui en a fait un marqueur identitaire aussi puissant, elle raconte l’histoire d’un plat de pauvres devenu emblème partagé par toutes les générations et toutes les classes sociales, d’une campagne bretonne qui a fini par conquérir sa ville.

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