Niché entre les rives du lac Léman et les premiers contreforts alpins, le Crépy est l’une des appellations les plus discrètes, mais aussi les plus anciennes, du vignoble savoyard.
Ce vin blanc sec, issu d’un cépage unique et longtemps façonné par des mains monastiques, incarne à merveille l’identité viticole de la Haute-Savoie, fraîcheur, minéralité et légèreté perlante.
Voici l’histoire, le terroir et les secrets de dégustation de ce cru méconnu du grand public.
Une origine monastique remontant au XIIIe siècle
L’histoire du Crépy prend racine bien avant l’ère des appellations d’origine contrôlée.
Dès le XIIIe siècle, le vignoble se développe sous l’impulsion des moines de l’abbaye de Notre-Dame-de-Filly (parfois orthographiée Fully), qui constituaient alors, avec les vignes voisines de Marignan, un vaste domaine monastique.
Ce sont ces mêmes moines qui procédèrent à la sélection des meilleurs plants et mirent au point des procédés de vinification précis, certains toujours utilisés aujourd’hui, notamment le principe du vin perlant, qui consiste à soutirer le vin en bouteilles avant sa fermentation complète et à le laisser reposer sur ses lies fines jusqu’à la mise en bouteille définitive.
Suite à une donation, le coteau de Crépy devient par la suite la propriété de Richard de Ballaison, avant qu’à la Révolution française, le comte de Boissy ne possède à son tour un vignoble important autour de ce qui était déjà appelé la « Grande Cave de Crépy ».
De la crise phylloxérique à la reconnaissance officielle
Après la terrible crise du phylloxéra qui ravage le vignoble français à la fin du XIXe siècle, les vins de Crépy connaissent un coup d’éclat retentissant, ils obtiennent un diplôme d’honneur à l’Exposition universelle de 1894, où le vin se fait connaître pour la première fois sous son nom actuel.
Le vignoble prend ensuite une réelle extension à partir de 1935, sous l’impulsion de plusieurs négociants locaux.
Le parcours réglementaire se précise en plusieurs étapes, dès le 24 septembre 1943, le Bulletin officiel des prix attribue une appellation d’origine simple, les « Vins de Petit-Crépy », aux productions de Massongy et Sciez ainsi qu’à certaines parcelles de Ballaison, Douvaine et Loisin non couvertes par l’appellation simple « Coteaux de Crépy ». C’est finalement par le décret du 28 (ou 29 selon les sources) avril 1948 que le Crépy obtient sa véritable reconnaissance en Appellation d’Origine Contrôlée, l’une des toutes premières AOC françaises, faisant de Crépy l’une des appellations les plus anciennes du vignoble savoyard.
Léon Mercier, héritier de la maison Mercier qui cultivait et vinifiait dans le Chablais savoyard depuis 1890, fut l’un des artisans majeurs de cette reconnaissance, dans laquelle son fils Louis Mercier s’impliqua également.
En 1986, la densité de plantation minimale est fixée à 8 000 pieds par hectare, une exigence toujours en vigueur aujourd’hui.
Plus récemment, par le décret du 29 octobre 2009, l’appellation Crépy a été rattachée à l’appellation plus large « Vin de Savoie », tout en conservant le droit d’être mentionnée comme dénomination géographique complémentaire, aux côtés d’autres crus savoyards comme Apremont, Chignin ou Marignan.
Une anecdote royale
Le Crépy peut également se targuer d’une anecdote flatteuse, selon la tradition locale, ce vin aurait été servi à la reine Élisabeth II d’Angleterre lors d’un repas officiel donné au château de la Celle-Saint-Cloud en 1957.
L’histoire, non sans malice, raconte que l’on ne sait toujours pas qui, de la souveraine ou du vin, fut le plus honoré ce jour-là.
Un terroir alpin façonné par les glaciations
L’aire d’appellation du Crépy s’étend sur un territoire restreint, à cheval entre les communes de Ballaison, Douvaine et Loisin, en Haute-Savoie, juste au-dessus du lac Léman, dans le Chablais savoyard. Il s’agit d’une micro-appellation d’environ 80 à 88 hectares seulement, l’une des plus modestes en superficie du vignoble savoyard, mais aussi l’une des plus anciennes.
Le vignoble est implanté à une altitude moyenne comprise entre 400 et 530 mètres, sur des sols reposant sur une molasse argilo-calcaire datant du Chattien, à la fin de l’Oligocène, remaniée par les glaciations du Würm qui y ont laissé d’importantes moraines glaciaires argileuses parsemées de blocaux.
Ce terroir bénéficie d’un climat continental de montagne, tempéré par une double influence océanique et méditerranéenne, la proximité immédiate du lac Léman adoucit les températures et apporte une certaine humidité, tandis que les flux d’air froid descendant des massifs alpins environnants contribuent à une maturation lente et régulière des raisins.
Cette conjonction climatique favorise la concentration aromatique tout en préservant la fraîcheur si caractéristique des vins de Crépy.
Le chasselas, cépage unique et identitaire
Le Crépy est très majoritairement, souvent exclusivement, élaboré à partir d’un seul cépage, le chasselas blanc, que les Haut-Savoyards, comme leurs voisins suisses de l’autre côté du lac Léman, désignent également sous le nom de « fendant roux » ou « chasselas roux et vert ». Le cahier des charges de l’appellation impose un minimum de 80 % de ce cépage, complété le cas échéant par des cépages accessoires : aligoté, altesse, chardonnay, gringet, mondeuse blanche, roussette d’Ayze ou velteliner rouge précoce, mais dans la pratique, la plupart des Crépy sont vinifiés en chasselas à 100 %.
La proximité géographique et culturelle avec la Suisse n’est pas un hasard, plusieurs producteurs de la région, à l’image de la famille Mercier, ont historiquement fait venir leurs plants de chasselas directement de l’autre côté du lac Léman, où ce cépage est également roi sous le nom de « fendant ».
Les vignes doivent être conduites en taille courte (gobelet, éventail ou cordon de Royat), avec un rendement maximal fixé à 35 hectolitres par hectare et une densité minimale de 8 000 pieds par hectare; des exigences qui garantissent la concentration et la qualité du raisin.
Profil de dégustation
Le Crépy se présente comme un vin blanc tranquille, souvent légèrement perlant, à la robe jaune très pâle aux reflets verts. Au nez, il évoque volontiers la noix fraîche, la noisette, l’amande douce et des notes florales d’aubépine, parfois accompagnées d’une pointe minérale rappelant la pierre à fusil.
En bouche, le Crépy se révèle à la fois puissant et gras, avec des arômes pouvant aller jusqu’aux fruits confits, tout en conservant une fraîcheur et une légère salinité caractéristiques du terroir.
Ce vin se déguste jeune, dans les trois à quatre ans suivant sa mise en bouteille, à une température de service comprise entre 7°C et 10°C. Il se conserve idéalement à une température de cave d’environ 12°C, avec un taux d’humidité compris entre 70 et 75 %.
Les accords mets-vins
Grâce à sa fraîcheur et à sa minéralité, le Crépy s’impose comme un compagnon de choix pour les produits du lac et de la mer : huîtres, coquillages, friture de perches du lac Léman ou filet de poisson en sauce légère (comme un Saint-Pierre sur lit de poivrons doux) se marient admirablement avec ce vin.
Mais la réputation du Crépy va bien au-delà, il est considéré comme l’un des vins de Savoie qui s’accorde le mieux avec les fromages fondus, notamment la raclette ou une fondue à l’abondance, un mariage tout trouvé compte tenu de sa proximité géographique avec ces spécialités montagnardes.
Ses arômes de noix et de noisette, ainsi que sa structure grasse et puissante en bouche, en font un partenaire naturel des plats les plus généreux du répertoire savoyard.
Le Crépy aujourd’hui
Aujourd’hui, la production de Crépy reste modeste, de l’ordre de 3 400 à 5 000 hectolitres selon les années, principalement commercialisée dans la région Rhône-Alpes, à travers les circuits CHR (cafés, hôtels, restaurants) et la grande distribution locale.
La Grande Cave de Crépy demeure aujourd’hui le plus important domaine de l’appellation, conduisant ses vignes selon des pratiques de biodynamie ou de lutte raisonnée.
Plusieurs domaines familiaux, à l’image de la Cave Crépy-Mercier, installée depuis 1890 à cheval entre Douvaine et Ballaison, perpétuent cette tradition vigneronne vieille de plusieurs siècles, tout en explorant aujourd’hui de nouveaux cépages suisses comme la petite arvine, preuve que cette petite appellation continue, tout en préservant son identité, de se réinventer.
Un vin de caractère, à l’ombre des grandes appellations
Le Crépy incarne à sa manière discrète toute l’âme du vignoble savoyard, un héritage monastique séculaire, un cépage unique façonné par la proximité du lac Léman et de la Suisse voisine, et un savoir-faire vigneron transmis de génération en génération au sein de quelques familles emblématiques.
Loin des projecteurs des grandes appellations françaises, ce petit vin blanc perlant mérite amplement sa place à table, notamment aux côtés des fromages fondus et des poissons du lac qui font la fierté gastronomique de la région.



