Dans le grand livre de la gastronomie française, les recettes liées à l’abattage du porc la fameuse « Saint-Cochon » occupent une place à part.

Si le boudin noir ou la sanquette du Sud-Ouest jouissent d’une notoriété nationale, la Saintonge et le Marais Poitevin gardent jalousement le secret d’un de nos ragoûts les plus confidentiels et les plus techniques : Le Gigourit.

Ce plat historique d’hiver met à l’honneur les abats nobles du cochon dans une sauce liée au sang d’une profondeur aromatique exceptionnelle.

Un chef-d’œuvre de cuisine bourgeoise et paysanne qui demande une précision de cuisson absolue pour révéler toute sa noblesse.

L’épopée historique : La célébration de la Saint-Cochon

Historiquement, le Gigourit est indissociable des mois d’hiver en Charente, Charente-Maritime et dans le sud de la Vendée.

Lors de la Saint-Cochon, rien ne devait se perdre. Les morceaux nobles étaient salés ou mis en jambons, tandis que les abats périssables et le sang devaient être cuisinés le jour même.

Le Gigourit était alors le plat de la mi-journée ou du soir, réunissant tous les voisins venus prêter main-forte pour le travail de charcuterie.

Confit de longues heures dans une lourde marmite en fonte au coin du feu, il incarnait la générosité, le partage et la subsistance pour les mois rigoureux.

Aujourd’hui, bien que plus rare sur les cartes des restaurants, il reste le symbole d’un attachement viscéral au terroir saintongeais et se transmet précieusement au sein des familles d’initiés.

La recette traditionnelle du gigourit Charentais

Le grand défi de cette recette réside dans la gestion des textures des différents abats le foie cuisant plus vite que le cœur et, surtout, dans la liaison finale au sang qui ne doit jamais bouillir sous peine de granuler.

  • Préparation : 45 minutes

  • Cuisson : 3 heures

Les Ingrédients

  • 400 g de foie de porc

  • 300 g de cœur de porc

  • 300 g de mou (poumons) ou de rate de porc

  • 200 g de poitrine de porc demi-sel

  • 30 cl de sang de porc frais additionné d’un filet de vinaigre pour éviter la coagulation

  • 3 gros oignons jaunes

  • 3 gousses d’ail

  • 50 cl de vin rouge corsé (un vin local charentais ou un bordeaux)

  • 5 cl de Cognac

  • 2 cuillères à soupe de saindoux

  • 1 bouquet garni (thym, laurier, persil)

  • Sel, poivre noir du moulin, une pincée de quatre-épices

Les étapes de réalisation

1. Le parage et la première cuisson des viandes

  1. Parez soigneusement les abats. Taillez le cœur, le mou et la poitrine demi-sel en dés réguliers de 2 cm. Taillez le foie séparément et réservez-le (il sera intégré plus tard).

  2. Dans une grande marmite en fonte, faites fondre le saindoux. Ajoutez la poitrine demi-sel et laissez-la dorer légèrement.

  3. Ajoutez les oignons émincés et l’ail écrasé. Faites-les suer jusqu’à ce qu’ils deviennent translucides.

  4. Intégrez les dés de cœur et de mou. Saisissez-les à feu vif pendant 5 minutes en remuant constamment.

2. Le mijotage au vin rouge

  1. Déglacez la marmite avec le Cognac et faites flamber.

  2. Mouillez ensuite avec le vin rouge et ajoutez le bouquet garni, le sel, le poivre et la pincée de quatre-épices. Le liquide doit couvrir les viandes.

  3. Couvrez la marmite, baissez le feu au minimum et laissez mijoter à petits frémissements pendant 2 heures.

3. L’introduction du foie et la liaison sacrée

  1. Au bout de 2 heures, ajoutez les dés de foie de porc dans la marmite. Laissez cuire à découvert pendant encore 30 minutes. Le foie doit rester tendre.

  2. La liaison au sang (étape critique) : Retirez la marmite du feu. Laissez redescendre légèrement la température (autour de 75°C-80°C). Prélevez deux louches de bouillon chaud et mélangez-les énergiquement dans un bol avec le sang frais.

  3. Versez ce mélange tout en remuant continuellement le contenu de la marmite. Remettez sur un feu ultra-doux (ou sur le coin du fourneau) pendant 5 à 10 minutes. La sauce va épaissir instantanément, devenant nappante, brillante et d’un brun profond. Attention : la sauce ne doit plus jamais bouillir.

Les variantes régionales

  • La variante du Marais Poitevin : Dans les zones maraîchères, on intègre traditionnellement un beau cœur de chou vert frisé blanc blanchi ou des blettes émincées en milieu de cuisson. Cela apporte une touche végétale qui adoucit la puissance des abats.

  • La variante Oléronaise : Sur les îles charentaises, le vin rouge est parfois remplacé par un blanc sec local, et la liaison finale se fait avec un hachis d’herbes aromatiques fraîches et de la mie de pain rassis pour épaissir la sauce, offrant un profil légèrement plus acide et moins lourd.

Les accords mets et vins

Le Gigourit est un plat de caractère, riche en fer et en arômes puissants. Il lui faut des vins capables de répondre à cette structure sans accentuer l’amertume des abats.

  • Le choix local : Un IGP Charentais rouge (cépage Merlot ou Cabernet Franc). Un vin de pays bien structuré, sur le fruit noir et les épices douces, offrira un accord de terroir évident et convivial.

  • L’accord gastronomique : Un Saint-Émilion ou un Pomerol (Bordeaux). L’onctuosité et la rondeur du Merlot mûr s’harmonisent merveilleusement avec la texture veloutée de la sauce liée au sang. Les tanins soyeux enrobent parfaitement le foie et le cœur.

  • L’alternative de caractère : Un Cahors ou un Madiran évolué. Pour les amateurs de sensations fortes, ces vins riches en tanins, après quelques années de bouteille, développent des notes de sous-bois et de cuir qui épousent à la perfection le côté sauvage de la cuisine de la Saint-Cochon.

Le conseil d’Aventure Culinaire

La liaison au sang est l’un des plus beaux gestes techniques de notre patrimoine culinaire, mais elle pardonne rarement.

Si votre feu est trop vif au moment de verser le sang, les protéines vont coaguler instantanément et votre sauce aura un aspect granuleux peu appétissant.

Pour sécuriser ce geste, utilisez la technique du bain-marie ou coupez purement et simplement le feu.

C’est la chaleur résiduelle de la fonte qui doit cuire le sang en douceur. Si malgré tout la sauce granule légèrement, un petit coup de mixeur plongeant avant de réintégrer les morceaux de viande peut parfois sauver la texture veloutée de notre sauce.

La quintessence du terroir en assiette

Servir un Gigourit saintongeais, c’est offrir à vos invités une expérience mémorielle rare, un voyage direct dans les hivers chaleureux de la Charente d’autrefois.

Lorsque la cuillère plonge dans cette sauce opaque, presque noire, exhalant les parfums de sous-bois, de vin rouge réduit et d’épices, on comprend pourquoi la haute gastronomie redécouvre aujourd’hui ces plats de canailles.

Accompagné de simples pommes de terre vapeur ou d’une belle tranche de pain de campagne grillée et frottée à l’ail, ce ragoût démontre que la rusticité, lorsqu’elle est maîtrisée avec une infinie précision technique, atteint sans effort les sommets de l’émotion gustative.