Dans La Cuisinière provençale, Jean-Baptiste Reboul consacre une recette au perdreau aux choux. Cette préparation, présente dans l’édition de 1909, associe un gibier recherché à des ingrédients familiers des cuisines d’autrefois, chou, carottes, oignons et petit salé.

Derrière cette association se dessine une manière de cuisiner caractéristique de nombreuses maisons françaises au tournant du XXe siècle. Le gibier apporte son caractère, tandis que les légumes et la viande de porc construisent une garniture généreuse. La recette témoigne ainsi d’une rencontre entre cuisine paysanne et savoir-faire bourgeois, que Reboul restitue avec précision.

Le perdreau, un gibier apprécié dans les cuisines françaises

Le perdreau désigne le jeune de la perdrix. Sa chair, généralement plus tendre que celle d’un oiseau adulte, demande une cuisson attentive pour conserver son moelleux.

Dans les cuisines traditionnelles, il se prépare rôti, braisé ou accompagné de garnitures de saison.

Son association avec le chou s’inscrit dans une longue tradition de cuisine du gibier, où les légumes et les produits de charcuterie viennent compléter la viande et enrichir les jus de cuisson.

Jean-Baptiste Reboul, témoin de la gastronomie provençale

Né en 1862 à La Roquebrussanne, dans le Var, Jean-Baptiste Reboul est l’une des grandes figures de la transmission culinaire provençale. Après avoir appris son métier dans la restauration, il poursuit sa carrière à Marseille, où il exerce dans plusieurs établissements réputés.

Son nom reste attaché à La Cuisinière provençale, publiée pour la première fois en 1897. L’ouvrage rassemble un vaste répertoire de préparations régionales et contribue à fixer par écrit des recettes jusque-là transmises principalement dans les familles et les cuisines professionnelles.

Reboul ne se contente pas de compiler des spécialités locales. Il décrit des préparations, des proportions et des gestes qui permettent de comprendre comment les cuisiniers de son époque travaillaient les produits. Son livre constitue ainsi un précieux témoignage sur les habitudes alimentaires et les pratiques culinaires de la Provence à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.

Le perdreau aux choux apparaît dans l’édition de 1909 sous le numéro 333, au sein du chapitre consacré au gibier à plumes. Cette référence précise permet de retrouver la préparation dans le répertoire de Reboul et de la replacer dans son contexte culinaire.

Une rencontre entre cuisine paysanne et cuisine bourgeoise

Le perdreau aux choux illustre une cuisine de transition, présente dans de nombreuses maisons provençales du tournant du XXe siècle. Le gibier, issu de la chasse et parfois réservé aux repas particuliers, y rencontre des ingrédients plus modestes comme le chou, les carottes ou le petit salé.

Cette association entre produits de caractère et ressources du quotidien constitue l’une des signatures de nombreuses cuisines régionales françaises.

La dimension bourgeoise apparaît dans le soin apporté à la préparation : le perdreau est d’abord revenu et précuit, les légumes sont disposés avec méthode, puis l’ensemble est braisé avant que le jus ne soit travaillé pour obtenir une sauce.

Une cuisine généreuse, mais qui ne renonce ni à la précision ni à l’élégance du service.

La recette de Reboul : Un braisage construit en plusieurs étapes

La préparation décrite par Reboul repose sur une succession de gestes qui donnent à chaque ingrédient sa place dans l’ensemble.

Le perdreau commence par être revenu à la casserole avec du beurre, un oignon et une carotte. Cette première cuisson permet de colorer légèrement l’oiseau et de constituer un premier fond de saveur. Le chou, de son côté, est blanchi afin de l’assouplir avant le braisage.

La garniture est ensuite disposée dans une cocotte. Des bardes de lard tapissent le fond, puis viennent les oignons, les carottes, le bouquet garni et les choux. Le petit salé et les perdreaux précuits complètent la préparation.

L’ensemble est mouillé avec du bouillon, puis couvert avant de poursuivre la cuisson au four. Le braisage permet aux saveurs de se mêler progressivement. Le chou s’imprègne du jus, le petit salé apporte sa richesse et le perdreau poursuit sa cuisson dans une atmosphère humide.

La sauce est travaillée séparément à partir du jus de cuisson. Reboul prévoit une réduction de vin blanc, à laquelle est ajouté le jus dégraissé et un peu de coulis. Cette étape donne de la cohérence à la préparation, la sauce rassemble les parfums du gibier, des légumes et du porc sans masquer la finesse de la chair.

Au moment du service, les choux sont disposés dans le plat, les perdreaux prennent place au-dessus et les tranches de petit salé viennent compléter la garniture. La sauce est versée autour de l’ensemble.

Cette construction révèle une cuisine où le résultat dépend autant de la qualité des produits que de l’ordre des opérations.

Le rôle du chou et du petit salé

Le chou vert apporte du volume et une douceur végétale qui équilibre le caractère du gibier. Blanchi avant le braisage, il absorbe ensuite les sucs de cuisson.

Le petit salé et les bardes de lard jouent un autre rôle, ils enrichissent le jus et donnent à la garniture sa profondeur. Les carottes et les oignons apportent une base aromatique discrète, tandis que le bouquet garni accompagne la cuisson sans dominer les autres ingrédients.

Une recette provençale inscrite dans un répertoire plus large

L’association du gibier, du chou et du porc ne constitue pas une exclusivité provençale. On retrouve des principes comparables dans différentes cuisines régionales françaises, où les légumes de saison et les produits de charcuterie accompagnent les viandes de chasse.

L’intérêt patrimonial de cette préparation tient donc moins à une origine géographique exclusive qu’à sa présence dans La Cuisinière provençale.

C’est le travail de Reboul qui lui donne ici son ancrage provençal et permet de la replacer dans l’histoire culinaire de la région.

Le perdreau aux choux aujourd’hui : Préserver l’esprit de la recette

Reprendre cette préparation aujourd’hui ne signifie pas reproduire chaque geste à l’identique. L’essentiel est de conserver l’équilibre imaginé par Reboul, un gibier délicat, une garniture généreuse et un jus de cuisson transformé en sauce.

Le choix des perdreaux est déterminant. Leur taille et leur âge influencent directement le temps de cuisson. Il faut donc surveiller leur tendreté et éviter de prolonger inutilement le braisage, au risque de dessécher la chair.

Le chou doit rester fondant sans se transformer en purée. Quant à la sauce, elle gagne à être courte et suffisamment concentrée pour accompagner le gibier sans prendre le dessus.

Une présentation contemporaine peut conserver l’esprit du plat tout en séparant légèrement les éléments, le chou en garniture, le perdreau découpé et le petit salé disposé autour, avec la sauce servie à part ou versée au dernier moment.

Recette traditionnelle du perdreau aux choux

 

Cuisine provençale
Gibier
Automne et hiver

PRÉPARATION

35 min

CUISSON

1 h 15 à 1 h 30

CONVIVES

4 personnes

DIFFICULTÉ

Intermédiaire

La recette qui suit est une adaptation destinée à une cuisine domestique actuelle, inspirée de la préparation décrite par Reboul. Les proportions sont ajustées pour quatre convives et ne constituent pas une transcription littérale de l’édition ancienne.

Ingrédients

2 beaux perdreaux préparés par le volailler

1 gros chou vert frisé

200 g de petit salé

60 g de poitrine de porc fraîche, coupée en fines bardes

3 carottes

3 oignons

40 g de beurre

60 cl environ de bouillon de volaille ou de gibier

12 cl de vin blanc sec

10 cl de coulis de tomate

1 bouquet garni

1 pincée de noix de muscade

Sel et poivre du moulin

Préparation

1. Préparer et précuire les perdreaux

Vérifiez que les perdreaux sont correctement préparés et bridés. Salez légèrement et poivrez l’intérieur et l’extérieur.

Dans une cocotte, faites fondre le beurre. Faites revenir les oiseaux sur toutes leurs faces pour obtenir une coloration régulière. Ajoutez un oignon émincé et une carotte coupée en rondelles.

Laissez cuire doucement à couvert pendant une vingtaine de minutes, en retournant les perdreaux à mi-cuisson. Réservez les oiseaux et leur jus.

2. Préparer le chou

Retirez les premières feuilles du chou, séparez les autres et éliminez les grosses côtes si elles sont trop épaisses.

Plongez les feuilles dans une grande casserole d’eau bouillante pendant quelques minutes. Égouttez-les soigneusement.

Cette opération permet d’assouplir le chou et d’adoucir son goût avant le braisage. Assaisonnez avec du poivre et une petite pincée de muscade. Salez avec retenue, car le petit salé apportera déjà une quantité importante de sel.

3. Installer la garniture

Dans une cocotte allant au four, disposez les bardes de poitrine de porc au fond.

Ajoutez les deux oignons restants émincés, les deux carottes restantes coupées en rondelles et le bouquet garni. Répartissez une partie du chou, puis ajoutez le petit salé préalablement détaillé en morceaux.

Disposez les perdreaux précuits sur la garniture et recouvrez avec le reste du chou.

4. Réaliser le braisage

Versez progressivement le bouillon jusqu’à presque couvrir la garniture. Ajoutez également le jus récupéré lors de la première cuisson des perdreaux.

Recouvrez la préparation d’une feuille de papier cuisson légèrement beurrée, puis fermez la cocotte avec son couvercle.

Enfournez à 160 °C pendant environ 45 à 60 minutes. Surveillez la cuisson et ajoutez un peu de bouillon si nécessaire. Le chou doit devenir tendre et le petit salé fondant. Vérifiez séparément la cuisson des perdreaux, qui dépend de leur taille et de leur âge.

5. Préparer la sauce

Retirez délicatement les perdreaux et le petit salé. Égouttez le chou et les légumes, puis filtrez le jus de cuisson et dégraissez-le.

Dans une petite casserole, faites réduire le vin blanc de moitié. Ajoutez le jus de cuisson et le coulis de tomate. Laissez mijoter quelques minutes afin d’obtenir une sauce souple et parfumée.

Rectifiez l’assaisonnement si nécessaire. La sauce doit rester équilibrée et ne pas prendre le goût dominant de la tomate.

6. Dresser le plat

Disposez le chou et les légumes dans un plat chaud. Placez les perdreaux entiers ou coupés en deux au-dessus de la garniture.

Répartissez les morceaux de petit salé autour des oiseaux, puis nappez légèrement de sauce. Présentez le reste en saucière.

Conseils de cuisinier

Choisir le bon chou, un chou vert frisé convient particulièrement bien à cette préparation. Ses feuilles résistent au braisage et absorbent agréablement les sucs.

Maîtriser le salage, le petit salé et la poitrine apportent déjà beaucoup de goût. Il est préférable de rectifier l’assaisonnement en fin de cuisson.

Soigner la sauce, le coulis doit soutenir le jus, pas transformer la préparation en sauce tomate.

Surveiller le perdreau, la cuisson doit être adaptée à la taille et à l’âge des oiseaux. La tendreté de la chair reste le meilleur repère.

Quel vin servir avec le perdreau aux choux ?

Le perdreau aux choux appelle un vin rouge doté d’une structure suffisante pour accompagner le gibier et le petit salé, mais dont les tanins ne dominent pas la finesse de la chair.

Un Bandol rouge peut offrir un accord intéressant, notamment lorsque le vin a déjà quelques années de bouteille et que ses tanins se sont assouplis. Un Côtes-du-Rhône Villages constitue également une possibilité, avec son caractère fruité et ses notes d’épices. Pour rester dans le vignoble provençal, un Coteaux d’Aix-en-Provence rouge bien équilibré peut accompagner harmonieusement le plat.

Servez le vin autour de 15 à 16 °C afin de préserver son expression aromatique.

Le perdreau aux choux, un patrimoine gastronomique à transmettre

À travers cette recette, Jean-Baptiste Reboul nous transmet davantage qu’une manière de cuisiner le gibier. Il témoigne d’un équilibre ancien entre les produits de la chasse, les ressources du potager et les savoir-faire de la cuisine professionnelle.

Le perdreau apporte la noblesse du produit, le chou et les légumes rappellent les cuisines du quotidien, tandis que le petit salé et le travail de la sauce donnent au plat sa générosité.

Cette rencontre entre cuisine paysanne et tradition bourgeoise constitue l’un des intérêts de la recette. Elle rappelle que le patrimoine gastronomique français ne repose pas uniquement sur les préparations les plus prestigieuses, mais aussi sur ces plats de saison, construits avec méthode et transmis par les livres, les familles et les cuisiniers.

Le perdreau aux choux de Reboul mérite ainsi de retrouver sa place dans notre mémoire culinaire. Cette recette rappelle que la gastronomie provençale ne s’est pas construite uniquement autour des préparations les plus célèbres, mais aussi grâce à ces plats de saison où se rencontrent produits du terroir, maîtrise technique et transmission des savoir-faire.

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