Les storzapretti (également orthographiés sturzapretti ou strozzapreti selon les villages) sont de petites boulettes ou quenelles corses, à base de brocciu et de blettes, pochées à l’eau puis gratinées au four, généralement nappées d’une sauce tomate ou d’un fond de viande.
Spécialité emblématique de la région de Bastia et du Cap Corse, souvent servie à Patrimonio, ce plat incarne à merveille la cuisine corse de terroir, simple, généreuse, et construite autour de deux piliers incontournables de l’île, le brocciu et la blette.
Un nom à l’humour noir : « Étouffe-prêtres »
L’origine du nom est aussi savoureuse que le plat lui-même. « Storzapretti » se traduit littéralement par « tordre » ou « étrangler » le prêtre, une expression que l’on retrouve, sous une forme quasiment identique, dans les célèbres pâtes italiennes strozzapreti, dont le nom partage la même racine et la même signification.
La légende locale veut que les prêtres, autrefois, se soient montrés si friands de ce plat qu’ils se seraient précipités dessus au point de manquer de s’étouffer en l’avalant trop vite, tant sa légèreté et sa saveur en faisaient une gourmandise irrésistible.
Sur le plan linguistique, les variantes orthographiques rencontrées ne relèvent pas d’une simple métathèse au sein d’une même langue, mais d’une parenté romane directe entre deux idiomes voisins. Strozzapreti est la forme italienne standard, dérivée du verbe strozzare (étrangler). Storzapretti et sturzapretti, eux, sont les adaptations phonétiques propres aux parlers corses, en particulier dans le Cap Corse, où l’italien a longtemps exercé une influence historique et linguistique profonde sur l’île.
Cette proximité s’explique par les racines romanes communes du corse et de l’italien, renforcées sur la longue durée par les liens politiques et culturels étroits entre la Corse et la péninsule italienne, notamment sous la domination génoise.
Le brocciu, fromage des gens modestes
Comprendre les storzapretti, c’est d’abord comprendre le rôle historique du brocciu dans la cuisine corse traditionnelle.
À l’origine, ce fromage frais de lactosérum (petit-lait), obtenu à partir de lait de brebis ou de chèvre, était considéré comme le fromage des gens modestes, ceux qui, ne pouvant se permettre de gaspiller la moindre ressource, avaient appris à tirer le meilleur parti du petit-lait résiduel de la fabrication d’autres fromages, plutôt que de le jeter.
Ce statut de produit de récupération paysanne, transformé en emblème gastronomique aujourd’hui protégé par une AOP, résume à lui seul toute la philosophie de la cuisine corse traditionnelle, rien ne se perd, tout se transforme.
La blette, autre pilier de la recette, est elle aussi un légume extrêmement présent dans le potager corse, cultivé et consommé toute l’année dans l’île.
La recette traditionnelle
Ingrédients (pour 6 personnes)
- 500 g de brocciu frais
- 1 botte de blettes (uniquement les feuilles vertes, les côtes/cardes étant généralement réservées à d’autres préparations)
- 2 œufs entiers
- Un peu de nepita (menthe corse, aussi appelée calament, herbe emblématique de l’île), ou à défaut de basilic ou de menthe fraîche
- Fromage corse râpé (brocciu affiné ou tomme de brebis)
- Farine, pour façonner les boulettes
- Sel, poivre
- Sauce tomate maison (ou, dans la version la plus traditionnelle, un fond de veau)
Préparation
- Préparer les blettes : Ne conserver que la partie verte des feuilles, les laver soigneusement, puis les plonger 3 minutes dans une eau bouillante salée pour les attendrir. Certaines recettes ajoutent ensuite un passage rapide à l’eau glacée (blanchiment), pour préserver leur belle couleur verte.
- Égoutter fermement les feuilles cuites en les pressant bien dans les mains pour évacuer un maximum d’eau, puis les hacher finement.
- Égoutter le brocciu, l’écraser à la fourchette dans un saladier, puis y incorporer les blettes hachées, les œufs, la nepita (ou l’herbe choisie), le sel et le poivre. Mélanger jusqu’à obtenir une préparation homogène.
- Façonner les boulettes : Fariner le plan de travail, prélever une cuillère à soupe de préparation à la fois, et rouler délicatement pour former des boulettes ou des quenelles régulières.
- Pocher les storzapretti dans une grande casserole d’eau bouillante salée, dès qu’ils remontent à la surface, ne pas attendre plus d’une minute avant de les retirer à l’écumoire, pour éviter qu’ils n’accrochent ou ne se délitent.
- Gratiner : disposer les storzapretti égouttés dans un plat à gratin préalablement garni de sauce tomate (ou de fond de veau), saupoudrer de fromage râpé, et passer au four chaud (autour de 180-200°C) jusqu’à ce que le dessus soit joliment doré.
Les variantes
- Blettes ou épinards : Si la recette traditionnelle repose exclusivement sur les feuilles de blettes, de nombreuses versions contemporaines utilisent des épinards, plus faciles à trouver hors de Corse.
- Sauce tomate ou fond de veau : La version la plus traditionnelle, servie notamment à Bastia, accompagne les storzapretti d’un fond de viande brun. La sauce tomate maison, plus légère, est aujourd’hui une alternative très répandue, y compris dans certains restaurants historiques comme l’Osteria San Martinu à Patrimonio.
- Le choix de l’herbe aromatique : Lla nepita (menthe corse) reste la plus authentique, mais le basilic ou la menthe fraîche classique sont couramment substitués selon les foyers et les saisons.
- Brousse ou ricotta : Lorsque le brocciu frais, produit uniquement à certaines périodes de l’année, n’est pas disponible, il peut être remplacé par de la brousse ou, à défaut, de la ricotta italienne, pour une texture proche.
- En entrée ou en plat unique : Les storzapretti se dégustent aussi bien en entrée chaude, en accompagnement d’une viande grillée pour un repas plus léger, qu’en plat principal à part entière.
Un cousin italien… mais un plat bien différent
Attention à ne pas confondre les storzapretti corses avec les strozzapreti italiens, des pâtes fraîches allongées et torsadées à la main, populaires notamment dans les Marches et en Romagne, qui partagent la même racine étymologique et la même légende de « prêtres étranglés », mais qui n’ont rien à voir sur le plan culinaire : d’un côté des quenelles de fromage frais et de légumes, de l’autre une pâte fraîche roulée.
Une coïncidence linguistique amusante entre deux traditions culinaires cousines, de part et d’autre de la Méditerranée.
Accords mets et vins
Pour accompagner ce plat végétarien mais riche en saveurs lactées, la tradition corse invite naturellement à se tourner vers les vins de l’île :
- Un Patrimonio blanc, issu du cépage vermentino (localement appelé malvoisie de Corse), apporte une fraîcheur et une minéralité qui répondent parfaitement à l’onctuosité du brocciu, sans jamais l’écraser.
- Pour une option plus légère en rouge, un vin rouge corse jeune et fruité (à base de nielluccio ou sciaccarellu) accompagne également très bien la sauce tomate et le fond de viande qui nappent traditionnellement le plat.
Un symbole de la cuisine corse d’aujourd’hui
Loin d’être tombés dans l’oubli, les storzapretti restent un classique bien vivant des tables corses, aussi bien dans les foyers que sur les cartes de restaurants traditionnels du Cap Corse et de Bastia.
Souvent comparés par les amateurs à des « quenelles corses », version plus légère et plus aérienne des quenelles lyonnaises, ils illustrent parfaitement comment un produit modeste (le petit-lait transformé en brocciu) et un légume de tous les jours (la blette) peuvent, avec un peu de savoir-faire et une pointe d’humour dans le nom, devenir un plat identitaire fièrement revendiqué par toute une région.



