À l’automne 1789, il suffisait parfois de regarder ce qui se passait devant une boulangerie pour comprendre que la France n’était plus tout à fait le pays qu’elle avait été quelques mois auparavant.
Dans Paris, les grandes discussions de l’Assemblée nationale, les bouleversements institutionnels et les mots nouveaux de la Révolution, nation, constitution, liberté, souveraineté, avaient beau occuper les esprits, ils se heurtaient chaque matin à une réalité autrement immédiate : il fallait pouvoir acheter du pain.
Cette évidence explique une grande partie de la puissance des journées des 5 et 6 octobre. La marche qui conduit des milliers de Parisiennes jusqu’à Versailles n’est pas née d’une seule revendication, pas plus qu’elle ne peut être réduite à une simple « émeute de la faim ».
Elle intervient dans une année où les récoltes difficiles, les prix élevés, les incertitudes sur les approvisionnements et l’effondrement progressif de la confiance envers la monarchie ont fini par se rejoindre.
Le pain devient alors le point où toutes ces inquiétudes peuvent se concentrer, parce qu’il appartient à la vie de chacun et que son prix se mesure immédiatement dans les ressources d’un ménage.
La formule qui résume les journées d’octobre, « du pain et le Roi », possède à cet égard une force particulière. Elle associe deux réalités que l’on pourrait croire étrangères l’une à l’autre, l’alimentation quotidienne et l’exercice du pouvoir.
Pourtant, dans la France de 1789, elles sont intimement liées. Un roi dont le peuple attend qu’il garantisse l’ordre du royaume doit aussi, dans l’imaginaire politique de l’époque, être capable d’assurer les conditions de sa subsistance. Lorsque le pain devient trop cher ou trop difficile à obtenir, la crise alimentaire se transforme presque naturellement en crise de confiance.
Le 6 octobre, cette crise conduit Louis XVI à quitter Versailles pour Paris. La monarchie ne disparaît pas ce jour-là, mais elle perd quelque chose d’essentiel, la distance qui séparait le souverain de la population parisienne. Et derrière ce déplacement historique se trouve une histoire profondément gastronomique, celle d’un aliment ordinaire devenu, pendant quelques jours, l’un des symboles les plus puissants de la Révolution française.
Le pain au cœur de la vie parisienne
Une denrée qui ne ressemblait à aucune autre
Pour comprendre pourquoi le pain pouvait conduire une foule jusqu’au château de Versailles, il faut se défaire de notre manière contemporaine de considérer cet aliment. Aujourd’hui, une baguette n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres dans une alimentation extrêmement diversifiée. À la fin du XVIIIe siècle, la situation est tout autre pour les catégories populaires, le pain représente une part essentielle de l’alimentation quotidienne et son prix conditionne directement la possibilité de nourrir une famille.
Dans les ménages modestes, les dépenses alimentaires absorbent une fraction considérable des revenus. Lorsque le pain augmente, il ne suffit pas de décider de réduire légèrement sa consommation, car celui-ci fournit une part importante des calories quotidiennes et accompagne pratiquement tous les repas.
Une hausse qui paraît modeste à l’échelle d’un marché peut donc avoir des conséquences considérables dans un foyer qui dispose de très peu de ressources disponibles.
Cette dépendance donne au pain une place particulière dans la société française. Il ne s’agit pas simplement d’un produit vendu par un commerçant, son approvisionnement relève d’un équilibre beaucoup plus vaste, qui commence avec les récoltes céréalières et se poursuit par le transport des grains, leur commercialisation, la mouture, l’approvisionnement des boulangers et enfin la distribution dans les quartiers.
Paris, en particulier, ne peut être nourri qu’au prix d’une organisation permanente. Une population considérable dépend des arrivages venus de l’extérieur de la capitale, et la moindre perturbation dans les circuits d’approvisionnement peut rapidement se faire sentir sur les marchés.
Les Halles, observatoire quotidien des subsistances
Les Halles constituent alors l’un des grands centres de la vie alimentaire parisienne. On y rencontre les vendeuses, les revendeuses, les acheteurs et tous ceux qui participent au commerce quotidien des denrées. Pour les femmes qui y travaillent ou qui y viennent régulièrement, les variations du marché ne sont pas une donnée abstraite inscrite dans un tableau administratif, elles se lisent directement dans les étals et dans les réactions des clients.
C’est aussi pour cette raison que les femmes des marchés jouent un rôle particulier dans les événements d’octobre. Elles connaissent les prix, les difficultés d’approvisionnement et les inquiétudes des familles. Leur rapport à la nourriture est concret, quotidien, presque professionnel pour certaines d’entre elles. Elles savent ce que représente une hausse du pain dans une maison où chaque dépense doit être calculée.
La rue devient ainsi un espace où les informations alimentaires circulent avec une rapidité que les autorités ont parfois du mal à contrôler. On parle d’un arrivage qui n’est pas venu, d’un prix qui augmente, d’un boulanger qui n’a plus assez de farine, d’une pénurie que l’on attribue tantôt aux circonstances, tantôt aux négociants, tantôt au pouvoir. Dans une période de crise politique, ces conversations prennent nécessairement une dimension nouvelle, les difficultés de l’approvisionnement ne sont plus perçues comme une simple fatalité économique, mais comme le signe que quelque chose ne fonctionne plus dans le gouvernement du royaume.
Une France déjà fragilisée avant octobre
La crise des récoltes et le prix du pain
Les journées d’octobre ne peuvent être comprises sans revenir aux difficultés alimentaires qui ont précédé la Révolution. La récolte de 1788 a été mauvaise et l’épisode de grêle qui frappe une partie du royaume durant l’été contribue à aggraver la situation.
Les prix des céréales et du pain deviennent une préoccupation majeure dans de nombreuses régions, tandis que les populations urbaines, particulièrement dépendantes du marché, ressentent fortement les conséquences de cette situation.
La France de 1789 est donc un pays où la question des subsistances possède déjà une longue histoire politique. Le pouvoir monarchique intervient depuis longtemps dans la réglementation des marchés, dans la circulation des grains et dans les conditions de l’approvisionnement des grandes villes. Les débats autour de la liberté du commerce des grains, notamment sous l’Ancien Régime, ont montré combien cette question pouvait être sensible.
Lorsque les prix montent, la population ne raisonne pas nécessairement comme un économiste moderne. Elle cherche à comprendre pourquoi le pain est devenu plus cher et qui doit agir pour que la situation redevienne supportable. Dans une monarchie où le roi est traditionnellement associé à la protection de ses sujets, l’existence même d’une population incapable de se nourrir convenablement peut être interprétée comme un échec du pouvoir.
C’est ce qui rend la crise alimentaire politiquement explosive en 1789, elle intervient alors que la monarchie traverse déjà une crise financière et institutionnelle profonde et que la convocation des États généraux a ouvert une période de bouleversement dont personne ne connaît encore l’issue.
À Versailles, une révolution d’un autre genre
Pendant que Paris surveille ses marchés, Versailles est devenu le centre d’une transformation politique qui dépasse largement la question du pain.
Les députés des États généraux se sont constitués en Assemblée nationale, puis ont engagé un processus qui conduit à la remise en cause de l’ordre politique traditionnel. Le serment du Jeu de paume, la prise de la Bastille, l’abolition des privilèges et l’adoption de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ont profondément modifié le paysage du royaume.
Mais les habitants de Paris ne mangent pas des principes politiques.
Ils doivent toujours acheter leur nourriture.
C’est précisément cette coexistence entre une révolution institutionnelle et une crise matérielle qui donne aux événements d’octobre leur caractère particulier. Les députés discutent de la nouvelle organisation de la France tandis que les femmes des quartiers populaires constatent chaque jour ce qu’il leur reste réellement dans leur bourse après avoir acheté le nécessaire.
La Révolution politique et la crise alimentaire ne sont donc pas deux histoires parallèles. Elles se rencontrent dans la rue.
Le banquet qui devint un symbole
Versailles, 1er octobre 1789
Quelques jours avant la marche des femmes, un événement organisé à Versailles va prendre une importance considérable dans l’imaginaire révolutionnaire. Le 1er octobre, les gardes du corps donnent un banquet à l’Opéra royal pour célébrer l’arrivée du régiment de Flandre. La table compte environ 210 couverts et la famille royale est présente.
Pris isolément, le banquet n’a rien d’exceptionnel pour une cour habituée aux cérémonies, aux repas officiels et aux grandes manifestations de représentation monarchique. Mais le contexte dans lequel il se déroule change entièrement sa signification. À Paris, les difficultés d’approvisionnement et le prix du pain alimentent une colère qui ne demande qu’un événement capable de lui donner une image.
Le banquet devient cet événement.
Des récits circulent rapidement sur les manifestations de fidélité monarchique qui auraient marqué la soirée et sur les gestes attribués aux participants.
Certains détails ont été amplifiés par la propagande et par les récits ultérieurs, et l’historien doit donc distinguer ce qui est documenté de ce qui relève de la construction mémorielle. Mais cette prudence n’enlève rien à l’importance historique de l’épisode, la représentation d’une cour festive au moment où la population éprouve des difficultés alimentaires fournit à la colère populaire une scène extraordinairement efficace.
Le problème n’est pas seulement que des hommes mangent à Versailles.
C’est qu’ils semblent manger dans un monde qui ne ressemble plus à celui de Paris.
La table devient alors le symbole d’une fracture sociale que les événements révolutionnaires avaient déjà rendue visible.
Quand un repas devient une affaire politique
Il existe peu de symboles plus immédiats que la nourriture. Un discours peut être contesté, une décision administrative discutée, une réforme comprise différemment selon les opinions. Mais lorsque l’on oppose une table abondante à des familles qui ont du mal à acheter leur pain, chacun comprend instantanément le contraste.
La monarchie n’a évidemment pas organisé ce banquet pour provoquer les Parisiennes. Pourtant, dans le climat de l’automne 1789, l’événement est perçu à travers les inquiétudes du moment. Le banquet devient une image de l’insouciance supposée de la cour et, surtout, une preuve supplémentaire pour ceux qui considèrent que Versailles est devenu trop éloigné de la réalité du royaume.
Quelques jours plus tard, ce reproche va prendre la forme d’une marche.
Le 5 octobre, les femmes prennent la route
De la colère des marchés à la marche vers Versailles
Le matin du 5 octobre, la situation se tend dans Paris. Des femmes se rassemblent et se dirigent vers l’Hôtel de Ville. Elles demandent notamment du pain et protestent contre les difficultés d’approvisionnement. Le mouvement prend rapidement de l’ampleur et finit par se transformer en marche vers Versailles.
Le nombre exact des participantes varie selon les récits et les sources, mais le phénomène est massif. Le Château de Versailles évoque environ six à sept mille femmes.
Le choix de la destination mérite d’être observé avec attention. Les femmes auraient pu rester dans Paris et réclamer une intervention des autorités municipales. Elles auraient pu protester devant les marchés ou les boulangeries. Elles décident au contraire de se rendre là où se trouvent le roi, la cour et l’Assemblée nationale.
Cette décision transforme complètement la portée de leur mouvement.
Le pain devient le moyen par lequel elles s’adressent directement au pouvoir.
La distance entre Paris et Versailles, qui n’est normalement qu’un déplacement géographique, prend soudain une signification politique. Les femmes transportent avec elles les problèmes de leurs quartiers, de leurs marchés et de leurs foyers jusqu’au lieu où se décide l’avenir du royaume.
La BnF ( Bibliothèque nationale de France ) résume remarquablement la double revendication des journées d’octobre par l’expression « du pain et le Roi ».
La formule est simple, mais elle dit beaucoup. Il ne s’agit pas uniquement d’obtenir une livraison de farine ou de faire baisser momentanément un prix. Le roi lui-même est désormais associé à la question des subsistances.
Une marche qui transforme la nourriture en revendication politique
Il serait pourtant réducteur de présenter les femmes comme une foule uniquement préoccupée par leur repas du soir. Leur mouvement se déroule dans un contexte où la crise politique est déjà extrêmement avancée, et leurs revendications se mêlent à celles qui concernent l’Assemblée nationale, l’autorité du roi et l’avenir de la monarchie.
Ce qui rend leur intervention si puissante, c’est précisément qu’elles parlent depuis un besoin quotidien tout en pénétrant au cœur d’un conflit politique majeur.
La nourriture fournit un langage commun.
Il n’est pas nécessaire de connaître les débats constitutionnels pour comprendre qu’un pain trop cher met une famille en difficulté. Il n’est pas nécessaire d’avoir étudié la théorie politique pour comprendre qu’un roi installé à Versailles semble particulièrement éloigné d’une population qui peine à se nourrir.
La marche donne donc une forme physique à une défiance déjà installée.
La nuit de Versailles
Une foule devant le château
Lorsque les marcheuses arrivent à Versailles, la situation devient exceptionnelle. Des délégations sont reçues et Louis XVI promet d’intervenir pour répondre aux difficultés alimentaires.
Mais la présence de milliers de personnes autour du château et la tension politique rendent impossible un retour rapide au calme.
La nuit du 5 au 6 octobre est particulièrement agitée. La foule reste sur place tandis que les autorités tentent de préserver l’ordre.
La question du pain demeure présente, mais elle se mêle désormais à l’exigence de voir le roi prendre des décisions et de rapprocher la monarchie du peuple.
Au cours de cette nuit, l’événement change progressivement de nature. Ce qui avait commencé comme une marche de femmes réclamant des subsistances devient une crise générale autour de la résidence royale.
Le lendemain matin, la situation bascule.
L’aube du 6 octobre
Des manifestants pénètrent dans le château et atteignent les appartements de la reine. Les gardes interviennent. La famille royale se retrouve directement exposée à la violence de la foule, tandis que les représentants du pouvoir cherchent à empêcher que la situation ne dégénère davantage.
Les images produites par la suite donneront à cette matinée une dimension presque légendaire, notamment autour de l’appartement de Marie-Antoinette et de l’intervention des gardes.
Mais l’historien doit résister à la tentation de raconter uniquement cette scène spectaculaire. Elle n’est que l’aboutissement d’une tension qui a commencé bien plus bas, dans les marchés et les rues de Paris.
La veille, la revendication portait sur le pain.
À présent, la foule se trouve dans le château.
Cette progression résume à elle seule la rapidité avec laquelle une crise alimentaire peut devenir une crise de pouvoir lorsque la confiance dans les autorités est déjà profondément érodée.
« Le boulanger, la boulangère et le petit mitron »
Quand le peuple ramène le roi au fournil
Le retour de la famille royale vers Paris donne naissance à l’une des formules les plus célèbres de l’épisode : Louis XVI est présenté comme le « boulanger », Marie-Antoinette comme la « boulangère » et le Dauphin comme le « petit mitron ».
La formule possède une ironie évidente, mais elle exprime également une conception ancienne du rapport entre le souverain et les subsistances. Dans une société où l’approvisionnement constitue une question politique majeure, le roi est symboliquement celui qui doit veiller à ce que son peuple puisse vivre.
Transformer le roi en boulanger revient donc à lui rappeler cette responsabilité.
Le souverain quitte le palais et revient dans la capitale, accompagné de ceux qui étaient venus lui demander du pain. La monarchie n’est pas encore renversée, mais elle vient de perdre une part considérable de la distance qui faisait sa force symbolique.
Louis XVI n’est plus simplement le roi qui règne depuis Versailles.
Il devient le roi que Paris peut désormais voir.
Le départ de Versailles
Une heure qui change la géographie du pouvoir
Le 6 octobre, la famille royale quitte Versailles. Le Château de Versailles situe le départ à 13 h 25, moment où le cortège royal prend la direction de Paris.
Ce détail horaire peut sembler secondaire face à l’importance politique de l’événement, mais il rappelle une chose essentielle, l’histoire n’est pas faite uniquement de grandes idées. Elle est aussi constituée de déplacements réels, de rues parcourues, de voitures qui prennent la route et de milliers de personnes qui accompagnent un souverain.
Versailles, qui avait incarné pendant des décennies le cœur de la monarchie française, cesse progressivement d’être le centre politique permanent du royaume.
Paris récupère le roi.
Et le roi revient à Paris après avoir été conduit hors de Versailles par une mobilisation dont le pain constituait l’un des premiers mots d’ordre.
La symbolique est considérable.
Depuis Louis XIV, Versailles avait permis à la monarchie de mettre en scène sa puissance, son ordre et son éloignement majestueux. Le 6 octobre, cette distance devient impossible à maintenir.
La cour doit désormais vivre sous le regard direct de la capitale.
Une histoire de pain, mais aussi une histoire des femmes
Celles qui connaissaient le prix du marché
L’un des aspects les plus importants des journées d’octobre réside dans la place occupée par les femmes. Elles ne sont pas simplement présentes dans la foule, elles constituent une force motrice du mouvement et imposent une revendication issue de leur expérience quotidienne.
Cette dimension est particulièrement importante pour l’histoire de l’alimentation.
Les femmes des marchés appartiennent à un univers où les denrées sont observées, négociées, transportées et revendues. Elles connaissent les prix et les réactions des acheteurs. Elles savent quelles familles peuvent encore payer et lesquelles commencent à ne plus pouvoir suivre.
Leur expertise n’est pas celle d’un économiste ou d’un administrateur.
C’est une expertise du quotidien.
Elles savent combien coûte le repas d’une famille parce qu’elles le vivent.
Cette connaissance devient une force politique lorsqu’elles décident de quitter les marchés pour aller jusqu’à Versailles. Ce qui était auparavant considéré comme une affaire domestique ou commerciale entre alors directement dans l’histoire nationale.
Le marché comme lieu politique
La Révolution française a souvent été racontée depuis les assemblées, les clubs, les salons et les institutions. Les journées d’octobre invitent à regarder également les marchés, parce que c’est là que la politique peut devenir concrète.
Un marché est un lieu où l’on compare les prix, où l’on entend les rumeurs, où l’on constate les pénuries et où l’on rencontre quotidiennement des personnes appartenant à des milieux différents.
Lorsque le prix du pain augmente, le marché devient un lieu de discussion politique.
Lorsque les autorités sont accusées de ne pas garantir les approvisionnements, le marché devient un lieu de contestation.
Et lorsque les femmes qui fréquentent ces marchés prennent collectivement le chemin de Versailles, l’espace commercial devient un espace révolutionnaire.
Ce que le 6 octobre nous apprend sur la gastronomie
Avant la recette, il y a l’approvisionnement
L’un des grands intérêts patrimoniaux de cette journée est qu’elle permet de raconter l’histoire de la gastronomie française autrement que par les grands chefs et les recettes célèbres.
La cuisine commence bien avant la casserole.
Elle commence avec ce que l’on peut produire, transporter, vendre et acheter.
Cette évidence est aujourd’hui masquée par l’abondance et la diversité de notre alimentation. En 1789, elle est impossible à oublier. Un pain qui manque n’est pas remplacé par une multitude d’autres produits. Il faut attendre le prochain arrivage, le prochain marché, la prochaine fournée.
La gastronomie est donc aussi une histoire des infrastructures alimentaires, des récoltes, des marchés et des prix.
Le 6 octobre 1789 en offre une illustration presque parfaite.
Quand le prix devient une question de dignité
La question alimentaire ne se limite cependant pas à la quantité de nourriture disponible. Elle touche également à la dignité.
Pouvoir acheter son pain, nourrir ses enfants et préparer un repas convenable ne relève pas seulement de la survie biologique. Dans une société où les différences de richesse sont extrêmement visibles, la possibilité de manger devient aussi un marqueur de la place occupée dans le monde social.
C’est pourquoi le contraste entre le banquet de Versailles et les difficultés des marchés parisiens est si puissant dans les représentations révolutionnaires.
Il ne s’agit pas simplement d’opposer deux menus.
Il s’agit d’opposer deux expériences de la vie.
D’un côté, l’abondance mise en scène.
De l’autre, l’incertitude quotidienne.
Entre les deux, une monarchie dont la légitimité est précisément en train de se fissurer.
Les images ont conservé la mémoire du pain
Les journées d’octobre ont donné naissance à une importante production d’estampes et d’images populaires. La BnF conserve notamment des représentations consacrées au départ du roi et au retour des femmes de Versailles. Ces documents sont précieux pour comprendre non seulement ce qui s’est passé, mais aussi la manière dont l’événement a été représenté et transmis.
Il faut toutefois les regarder avec la même prudence que toutes les images produites dans un contexte révolutionnaire. Une estampe n’est pas une photographie et ne prétend pas nécessairement reproduire chaque détail avec exactitude. Elle sélectionne, dramatise, symbolise et parfois caricature.
Ce qui demeure particulièrement frappant, c’est la place donnée à la foule, aux femmes et aux signes alimentaires dans certaines de ces représentations. Le pain devient une manière de résumer une revendication beaucoup plus vaste.
L’image peut condenser en quelques personnages ce que l’histoire écrite met des pages à expliquer.
Une femme venue du marché.
Un roi ramené à Paris.
Un peuple qui demande à être nourri.
Et Versailles derrière eux.
Le 6 octobre, ou la rencontre de la table et du pouvoir
Il serait excessif de dire que les Parisiennes ont fait la Révolution simplement parce qu’elles avaient faim. Les journées d’octobre appartiennent à un processus politique beaucoup plus vaste, dans lequel interviennent la crise financière de la monarchie, les transformations institutionnelles, les tensions sociales et l’immense bouleversement commencé au printemps 1789.
Mais il serait tout aussi faux de retirer le pain de cette histoire sous prétexte qu’il ne suffit pas à l’expliquer.
Le pain donne à la crise une dimension quotidienne que personne ne peut ignorer. Il transforme une question politique en expérience corporelle et domestique. Il permet à des femmes qui ne siègent pas à l’Assemblée nationale de faire entendre une revendication dont la légitimité paraît immédiatement compréhensible : comment parler de l’avenir du royaume lorsque l’on ne sait pas comment nourrir sa famille ?
C’est là que réside peut-être le véritable intérêt gastronomique du 6 octobre 1789.
La nourriture n’est pas seulement ce qui arrive à la fin de l’histoire, lorsque les décisions politiques sont prises et que l’on passe à table. Elle peut être l’une des forces qui conduisent l’histoire elle-même.
À Paris, les difficultés d’approvisionnement avaient commencé par peser sur les marchés et sur les foyers. Elles ont ensuite nourri une colère qui s’est dirigée vers le pouvoir. Le 5 octobre, cette colère a pris la route de Versailles. Le 6 octobre, elle a ramené le roi dans la capitale.
Le déplacement de Louis XVI ne règle évidemment pas la question des subsistances, pas plus qu’il ne met fin aux bouleversements révolutionnaires. Mais il marque un changement irréversible dans la relation entre la monarchie et le peuple.
La France de 1789 vient de découvrir que l’on peut parler de souveraineté autour d’une table aussi sûrement que dans une assemblée, et que le contenu d’un panier de provisions peut parfois peser sur l’histoire autant qu’un discours politique.
Le 6 octobre, Versailles voit partir le roi.
Paris, lui, récupère son souverain.
Et derrière les cris de la foule, derrière les tambours, les voitures et les armes, demeure la revendication qui avait donné à cette immense marche son point de départ et sa force : du pain et le Roi.