Pourquoi le dîner se prenait-il autrefois en fin de matinée, alors qu’il désigne aujourd’hui le repas du soir dans l’usage courant en France ?
Pendant plusieurs siècles, les mots déjeuner, dîner et souper ont accompagné une organisation des repas bien différente de la nôtre. Des horaires des élites parisiennes aux traditions régionales toujours vivantes, cette histoire révèle comment les transformations de la société ont changé notre manière de nous mettre à table.
Quand le dîner se prenait-il en fin de matinée ?
Les mots déjeuner et dîner appartiennent à la même famille étymologique. Ils remontent au latin populaire disjejunare, qui signifie « rompre le jeûne », autrement dit mettre fin à la période sans nourriture qui suit le repas précédent. Leur origine commune explique qu’ils aient pu désigner, à différentes époques, le premier repas de la journée.
Au Moyen Âge, dîner désigne d’abord le fait de prendre le premier repas. Le sens du mot évolue ensuite : au XVIe siècle, il est attesté pour le repas du milieu de la journée. Cette évolution ne signifie pas que tous les Français ont adopté simultanément les mêmes horaires. Les repas dépendent des activités quotidiennes, des conditions de travail, des ressources disponibles et des habitudes propres aux différents milieux sociaux.
Sous l’Ancien Régime, le dîner est généralement le repas principal de la journée. Il peut être pris assez tôt. Au XVIe siècle, un horaire de dix heures du matin est notamment rapporté pour certains usages ; au XVIIe siècle, onze heures est un horaire courant dans les descriptions historiques. Les repas de réception peuvent toutefois être organisés plus tard, notamment autour de midi.
Un dicton traditionnel, attribué à Henri IV, résume cette organisation : « Lever à six, dîner à dix, souper à six, coucher à dix. » Cette formule ne doit pas être prise comme une photographie fidèle de toutes les journées françaises, mais elle illustre une répartition des repas très différente de celle qui s’est imposée par la suite.
Le déjeuner du matin est alors distinct du dîner, qui constitue un repas plus substantiel. Le souper prend place le soir. Il ne faut pas pour autant imaginer une journée alimentaire parfaitement identique dans toutes les familles, les horaires, le nombre de repas et leur importance varient selon les métiers, les saisons, les ressources et les milieux sociaux.
Le souper, un véritable repas du soir
Avant que le dîner ne devienne le repas du soir dans l’usage parisien dominant, le souper occupe cette place. Il ne désigne pas nécessairement une collation légère prise avant le coucher. Il peut s’agir d’un véritable repas, dont la composition dépend des habitudes domestiques et de l’organisation de la journée.
Dans un foyer rural, les repas sont liés au rythme du travail et aux produits disponibles. Dans les milieux urbains, ils peuvent s’organiser différemment selon les heures de travail, les obligations sociales et les possibilités de se réunir. Les tables des ménages aisés obéissent parfois à des usages plus élaborés, notamment lorsqu’il faut recevoir des invités, mais le vocabulaire ne suffit pas à reconstituer la composition des assiettes.
Un souper peut être nourrissant ou plus modeste, quotidien ou festif. Il ne correspond pas à une catégorie gastronomique précise. Ce qui le caractérise d’abord, c’est sa place dans la journée, il intervient après le dîner, alors généralement pris plus tôt qu’aujourd’hui.
Cette distinction est essentielle pour comprendre la suite de l’histoire. Le souper ne disparaît pas parce que les Français auraient cessé d’apprécier ce repas. Il perd progressivement sa fonction de désignation ordinaire du repas du soir dans les usages qui se développent à Paris, parce que le dîner lui-même se déplace vers des heures de plus en plus tardives.
Pourquoi les horaires des repas se sont-ils décalés ?
L’évolution se dessine particulièrement dans les milieux urbains, et notamment à Paris, où les rythmes de la vie sociale se transforment à l’époque moderne. Les horaires des repas ne sont pas seulement dictés par la faim ou par les contraintes matérielles, ils dépendent aussi des obligations professionnelles, des réceptions, des spectacles et de la manière dont les élites organisent leur journée.
Au XVIIe siècle, le dîner peut encore avoir lieu en fin de matinée, même si les repas d’invités sont parfois servis à midi. Au XVIIIe siècle, l’heure du dîner se déplace progressivement vers l’après-midi. Le phénomène est suffisamment visible pour devenir un sujet de commentaire, à force de retarder leur dîner, les Parisiens semblent risquer de ne plus manger qu’à la fin de la journée.
La Révolution française est souvent présentée comme le tournant décisif. Les changements politiques et le déplacement des activités institutionnelles ont effectivement contribué à modifier les horaires parisiens. Les séances politiques pouvaient se prolonger jusqu’à l’après-midi, obligeant certains participants à adapter leurs repas à ces nouveaux rythmes. Mais la Révolution ne crée pas à elle seule cette évolution, le décalage des horaires était déjà engagé et s’est poursuivi au XIXe siècle.
Le déplacement du dîner entraîne des conséquences sur l’ensemble de la journée alimentaire. Lorsque le repas principal est pris de plus en plus tard, il devient nécessaire, pour certains ménages, de distinguer davantage le repas du matin de celui du milieu de la journée. Ce qui pouvait relever d’un premier déjeuner évolue vers plusieurs moments alimentaires distincts. Le goûter, dont la place varie selon les époques, les milieux et les pratiques, peut lui aussi être affecté par ces changements.
Le vocabulaire s’adapte à cette nouvelle organisation, mais il ne la commande pas. Les mots ne changent pas simplement parce qu’une autorité aurait décidé de leur attribuer un nouveau sens, ils suivent, avec des décalages et des résistances, les pratiques de ceux qui les emploient.
De l’ancien dîner de midi au dîner du soir
À la fin du XVIIIe siècle, le déplacement des horaires est particulièrement marqué à Paris. Le dîner, autrefois pris en fin de matinée ou autour de midi, peut désormais être servi dans l’après-midi, puis en début de soirée. Dans certains milieux, il atteint même des heures qui correspondent davantage à ce que nous appelons aujourd’hui le dîner.
Au début du XIXe siècle, les observateurs des usages parisiens remarquent que le changement d’horaire modifie aussi les autres repas. Une formule attribuée à l’Almanach des Gourmands, publié sous la direction de Grimod de La Reynière, résume cette évolution :
« Depuis qu’on dîne à six heures du soir, l’on n’y goûte plus. »
Cette remarque souligne un phénomène important, lorsque le dîner se rapproche de la soirée, le goûter perd une partie de sa place dans l’organisation de la journée. Le changement ne concerne donc pas seulement le nom du repas principal, mais aussi la succession des prises alimentaires.
À mesure que le dîner se rapproche de la soirée, le repas du milieu de la journée est de plus en plus souvent appelé déjeuner. Le mot, qui désignait auparavant le repas du matin, prend donc une nouvelle place dans le système courant. Le dîner devient le repas du soir, tandis que le souper tend à désigner un repas plus tardif ou recule dans l’usage quotidien parisien.
Ce changement s’opère progressivement. Il ne faut pas fixer une date unique à laquelle le dîner serait devenu partout le repas du soir. Les dictionnaires témoignent d’ailleurs de cette transition, le sens de dîner comme repas du soir est attesté avant que l’usage ne se généralise, tandis que son ancien sens de repas du milieu de la journée continue de vivre dans plusieurs régions françaises et dans d’autres espaces francophones.
Au XIXe siècle, la répartition des termes qui nous est familière gagne du terrain dans les villes. Le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner s’installent progressivement dans les usages de nombreux milieux, mais les habitudes ne sont pas uniformes.
Certaines institutions, notamment des pensions, des collèges et des maisons religieuses, conservent une organisation plus ancienne des repas, avec un dîner à la fin de la matinée et un souper le soir.
Une évolution différente selon les milieux sociaux
L’histoire des horaires de repas ne peut pas se résumer à celle des élites parisiennes. Les habitudes d’une capitale, en particulier celles des milieux mondains, ne reflètent pas automatiquement celles des campagnes, des petites villes ou des populations ouvrières.
Dans les milieux privilégiés, les réceptions, les visites et les spectacles contribuent au décalage des repas. Le dîner peut devenir un rendez-vous social organisé à une heure tardive, tandis que le souper est repoussé après une soirée. Dans d’autres foyers, les repas restent davantage soumis aux contraintes du travail et aux possibilités de réunir la famille.
Les travailleurs ne disposent pas nécessairement de la même liberté pour choisir leurs horaires. Le repas doit s’insérer dans une journée organisée par le travail, les déplacements et les pauses disponibles. Les activités agricoles, elles aussi, imposent des rythmes variables selon les saisons et les travaux à accomplir. Il serait donc trompeur de supposer que les populations rurales ont adopté en même temps que les élites parisiennes les mêmes mots et les mêmes horaires.
Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les transformations de la vie professionnelle et urbaine contribuent progressivement à stabiliser de nouvelles habitudes. Les horaires collectifs, les contraintes du travail et l’évolution de la vie domestique participent à cette transformation. Mais le passage à trois repas quotidiens comparables à ceux que l’on connaît aujourd’hui ne se produit pas partout au même moment, et il ne suffit pas d’un changement de vocabulaire pour démontrer une uniformisation réelle des pratiques alimentaires.
Il faut ainsi distinguer deux évolutions, la diffusion d’un système de mots devenu dominant dans le français de référence et la transformation concrète de la journée alimentaire. Les deux phénomènes se répondent, mais ne se confondent pas.
Le souper n’a pas disparu des régions françaises
Le recul du mot souper dans l’usage courant parisien n’a jamais signifié sa disparition dans toute la France. Dans de nombreuses régions, le terme a continué à désigner le repas du soir, parfois en association avec dîner pour le repas de midi.
L’usage de dîner au sens de repas de midi a été relevé dans de nombreux territoires, notamment en Normandie, dans le Nord, en Bourgogne, en Franche-Comté, dans le Sud-Ouest et dans plusieurs régions du centre et du sud-est. Cette répartition ne signifie pas que chaque habitant de ces régions emploie nécessairement les mots de la même façon, les pratiques varient selon les localités, les générations et les habitudes familiales.
Le mot souper a également conservé une large vitalité régionale. Des enquêtes lexicographiques ont relevé son emploi dans des territoires très divers, du Nord et de la Picardie à la Bretagne, à la Bourgogne, au Limousin et à l’Aquitaine. Il demeure aussi courant dans d’autres espaces francophones, notamment en Belgique, en Suisse et au Québec, où les noms des repas ne correspondent pas toujours à la répartition dominante en France.
Ces usages ne doivent pas être considérés comme de simples erreurs ou comme des survivances folkloriques. Ils témoignent de l’existence de plusieurs traditions linguistiques au sein de la francophonie. L’usage parisien a fini par s’imposer comme la référence la plus répandue dans une grande partie de la France, mais il n’a pas effacé toutes les formes antérieures.
Le vocabulaire des repas rappelle ainsi que la langue évolue par diffusion, par coexistence et parfois par résistance. Un mot peut perdre du terrain dans les grandes villes tout en restant parfaitement vivant dans une famille, une région ou un pays francophone.
Le souper mondain et la vie nocturne parisienne
Le recul du souper comme repas ordinaire du soir n’a pas empêché le mot de conserver une place particulière dans la sociabilité mondaine. Lorsque le dîner est servi de plus en plus tard, un repas supplémentaire peut être organisé à la fin de la soirée, notamment après le théâtre, un bal ou une réception.
Au XIXe siècle, le souper tardif appartient ainsi à la vie nocturne parisienne. Il peut prolonger une sortie et réunir des personnes qui ne se retrouvent pas nécessairement autour d’un repas familial ordinaire. Dans les milieux mondains, il accompagne les spectacles, les réceptions et les sociabilités de la capitale.
Cette pratique ne doit pas être confondue avec le souper quotidien des familles qui continuent à employer le mot pour désigner leur repas du soir. Un même terme recouvre alors des réalités différentes, d’un côté, le repas domestique de fin de journée ; de l’autre, une réunion tardive associée à la vie sociale et aux sorties.
Le souper mondain montre aussi que les repas ne se définissent pas seulement par leur composition. Leur fonction sociale, l’heure à laquelle ils sont servis et les personnes qui s’y retrouvent participent à leur signification. Un souper pris après le spectacle n’occupe pas la même place dans la journée qu’un repas familial servi au début de la soirée, même si le vocabulaire peut parfois se recouper.
Le mot conserve ainsi une nuance de repas tardif, tandis que son emploi ordinaire pour désigner le repas du soir recule dans le français courant de nombreuses régions urbaines.
Des mots qui racontent l’histoire de la table française
L’histoire du dîner et du souper montre que le vocabulaire gastronomique est étroitement lié à l’organisation de la vie quotidienne. Les noms des repas ne sont pas immuables, ils évoluent avec les horaires, les habitudes sociales et les manières de se réunir autour de la table.
Le dîner pris en fin de matinée, le souper du soir et le déjeuner matinal ont longtemps constitué une répartition familière. À Paris, le déplacement du dîner vers l’après-midi puis vers la soirée a progressivement transformé ce système. Le déjeuner a pris la place du repas du milieu de journée, le dîner est devenu celui du soir et le souper a reculé dans l’usage dominant, tout en conservant une place importante dans les pratiques régionales et les repas tardifs.
Cette évolution n’a pourtant jamais été parfaitement uniforme. Les différences entre les milieux sociaux, les métiers, les régions et les espaces francophones rappellent que les usages parisiens ne se sont pas imposés partout au même rythme. La langue courante a fini par privilégier une répartition des termes, sans effacer toutes les traditions antérieures.
Ces mots sont donc bien plus que des étiquettes posées sur les repas. Ils gardent la mémoire d’anciennes journées, de rythmes de travail, de pratiques domestiques et de sociabilités disparues ou transformées. Ils rappellent enfin qu’en gastronomie, l’histoire ne se joue pas uniquement dans les recettes et les produits, elle se lit aussi dans l’heure à laquelle on se met à table, dans les usages qui organisent le repas et dans les mots que chaque génération transmet à la suivante.
Quiz : L’histoire du dîner français
Dîner à 10h, souper à minuit, dîner du midi au soir…
Connaissez-vous l’histoire de l’heure de nos repas ?