À quelques kilomètres seulement du cœur de Paris, sur les pentes du Mont-Valérien, subsiste un vignoble qui semble défier le temps, les Coteaux de Suresnes.
Aujourd’hui réduit à environ un hectare cultivé par l’Association du Clos du Pas Saint-Maurice, ce vignoble est l’héritier d’une histoire viticole francilienne autrefois considérable.
Avant la Révolution française, l’Île-de-France comptait plusieurs dizaines de milliers d’hectares de vignes et figurait parmi les grandes régions viticoles françaises.
Le vin de Suresnes témoigne de cette époque où les coteaux autour de Paris étaient couverts de parcelles viticoles destinées à approvisionner la capitale.
Aujourd’hui, il représente l’un des derniers témoignages vivants de cette tradition oubliée.
Des origines gallo-romaines à l’essor médiéval
La culture de la vigne se développe en Île-de-France durant la période gallo-romaine, avant de connaître un véritable essor au Moyen Âge sous l’influence des établissements religieux et des grands propriétaires fonciers.
À partir du XIIe siècle, les communautés religieuses parisiennes, notamment l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, jouent un rôle important dans le développement du vignoble francilien.
Les coteaux bien exposés du Mont-Valérien offrent alors des conditions favorables, une bonne exposition au soleil, des pentes permettant un drainage naturel et des sols adaptés à la culture de la vigne.
Au fil des siècles, Suresnes acquiert une véritable réputation viticole. Dès le XVe siècle, certaines parcelles portent des noms prestigieux comme « le Clos des Seigneurs » ou « les Trois Arpents ».
Le vin blanc domine alors largement la production. Il est issu notamment de cépages adaptés au climat francilien, comme le meslier ou certaines variétés d’origine bourguignonne.
Quelques plantations de vin rouge existent également, mais elles restent secondaires.
Un vin apprécié pour ses qualités médicinales
Au Moyen Âge et durant l’époque moderne, le vin est souvent considéré comme un produit aux vertus médicinales.
Au XVe siècle, Nicolas de Haqueville, professeur à l’Hôtel-Dieu de Paris, fait planter des vignes à Suresnes afin d’approvisionner l’établissement hospitalier. Il estime alors que certains vins locaux conviennent mieux aux malades que d’autres productions viticoles venues de régions voisines.
Cette vision témoigne de la place particulière occupée par le vin dans la société de l’époque, où il est à la fois une boisson, un aliment et un élément utilisé dans les pratiques médicales anciennes.
Un vin apprécié à la cour de France
Le vin de Suresnes connaît une période de grande renommée sous l’Ancien Régime.
Plusieurs récits évoquent son appréciation par des personnalités importantes de la monarchie française, notamment François Ier, Henri IV ou Louis XIV. Les écrivains et poètes de l’époque participent également à sa réputation.
En 1695, le dramaturge Dancourt présente au Théâtre-Français une comédie en vers intitulée Les Vendanges de Suresnes, preuve que le vignoble est alors suffisamment connu pour entrer dans la culture populaire et artistique.
La réputation du vin dépasse même le simple cadre de la dégustation, des pratiques liées aux bains de vendange, auxquels on attribuait des vertus pour soulager certains maux, participent également à la renommée du lieu.
Le déclin progressif du vignoble
Le XVIIIe siècle marque une période de transformation pour le vignoble de Suresnes.
Après le terrible hiver de 1709, de nombreuses parcelles doivent être replantées. Parallèlement, les goûts évoluent et la demande se tourne davantage vers les vins rouges.
Le cépage gamay, plus productif et plus résistant, prend alors une place importante. Si ce cépage peut produire d’excellents vins dans certaines conditions, son développement massif dans les vignobles de proximité parisienne favorise parfois la recherche du rendement au détriment de la qualité.
Le vignoble continue toutefois de s’étendre jusqu’à la veille de la Révolution, atteignant plusieurs dizaines d’hectares autour de Suresnes.
Le « chasse-cousin » et l’époque des guinguettes
Au XIXe siècle, la situation évolue profondément.
Avec l’augmentation de la production, certains vins de Suresnes perdent en qualité. La recherche de rendement conduit à des pratiques moins favorables à l’expression du terroir.
Le vin populaire de Suresnes reçoit alors le surnom de « chasse-cousin », une expression qui évoque un vin jugé simple, voire peu prestigieux, que l’on n’aurait pas forcément envie d’offrir à ses visiteurs.
Pourtant, le vignoble retrouve une certaine popularité grâce au développement des guinguettes installées autour de Paris. Les habitants viennent profiter des bords de Seine, de la musique et des vins locaux dans une ambiance festive.
Suresnes devient alors un lieu apprécié des promeneurs et des amateurs de sorties populaires.
La disparition progressive du vignoble
Plusieurs événements vont précipiter le déclin définitif du vignoble francilien.
L’arrivée massive des vins de Bordeaux, de Bourgogne ou d’autres régions françaises grâce au développement des transports rend la concurrence beaucoup plus difficile.
L’industrialisation transforme également profondément le paysage autour de Paris. Enfin, l’épidémie de phylloxéra, qui ravage une grande partie du vignoble français à la fin du XIXe siècle, porte un coup presque fatal aux dernières parcelles.
À Suresnes, la production chute considérablement. Au début du XXe siècle, il ne subsiste plus que quelques îlots viticoles sur les pentes du Mont-Valérien.
La renaissance du Clos du Pas Saint-Maurice
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais plusieurs passionnés décident de faire revivre cette tradition.
En 1926, le maire de Suresnes Henri Sellier souhaite préserver la mémoire viticole de la ville et fait aménager une ancienne carrière du lieu-dit Pas Saint-Maurice afin d’y replanter de la vigne.
Le projet est interrompu par les événements du XXe siècle, mais il renaît dans les années 1960 grâce à l’action d’acteurs locaux attachés au patrimoine.
En 1983, une nouvelle étape est franchie avec une véritable restructuration qualitative du vignoble.
Les plantations sont repensées avec une majorité de chardonnay accompagnée de sauvignon, afin de produire un vin blanc adapté aux exigences modernes.
L’Association du Clos du Pas Saint-Maurice, créée en 1984, assure depuis la préservation et la valorisation de ce patrimoine.
Une Confrérie du vin de Suresnes participe également au rayonnement de cette tradition et organise régulièrement des cérémonies autour du vignoble.
Le vignoble aujourd’hui
Le vignoble des Coteaux de Suresnes s’étend aujourd’hui sur environ un hectare au pied du Mont-Valérien.
Sa situation est exceptionnelle, depuis les parcelles, le regard porte sur le paysage parisien, avec notamment une vue remarquable sur la capitale.
Le vignoble est principalement planté de chardonnay et de sauvignon. La production reste volontairement confidentielle, avec quelques milliers de bouteilles produites chaque année selon les millésimes.
Le vin actuel ne cherche pas à reproduire exactement les crus anciens, mais à faire revivre un terroir historique grâce à des méthodes modernes de culture et de vinification.
Depuis 2015, le vigneron Guillaume Descroix accompagne la culture et la vinification du Clos du Pas Saint-Maurice.
Une reconnaissance officielle avec l’IGP Île-de-France
Après plusieurs années de démarches, le vin de Suresnes bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance officielle dans le cadre de l’IGP Île-de-France, avec la mention géographique complémentaire « Coteaux de Suresnes – Mont-Valérien ».
Cette reconnaissance souligne le lien entre le vin, son territoire et le savoir-faire développé autour de cette renaissance viticole.
En 2018, le Clos du Pas Saint-Maurice reçoit également une distinction lors d’une dégustation organisée par Le Parisien et La Revue du vin de France, qui le désigne parmi les meilleurs vins blancs franciliens.
Dégustation et accords culinaires
Le vin des Coteaux de Suresnes se décline principalement en vin blanc demi-sec et en cuvées plus douces.
Avec ses notes fruitées et sa fraîcheur, il accompagne volontiers l’apéritif, les charcuteries, certains fromages ou des plats généreux nécessitant un vin capable d’apporter de l’équilibre.
Sa production limité en fait avant tout un vin de découverte, apprécié autant pour son histoire que pour ses qualités gustatives.
Une fête des vendanges qui entretient la mémoire
Chaque année, le Festival des Vendanges de Suresnes célèbre le lien entre la ville et son vignoble.
Cet événement culturel et populaire rappelle qu’avant d’être une ville moderne de la métropole parisienne, Suresnes fut aussi une terre de vignerons.
À travers cette fête, les habitants perpétuent la mémoire d’un patrimoine viticole plusieurs fois centenaire.
Un héritage gastronomique unique aux portes de Paris
Le vin des Coteaux de Suresnes représente bien plus qu’une simple curiosité locale.
Il raconte une histoire faite de prospérité, de déclin, d’oubli puis de renaissance. Il témoigne d’une époque où Paris était entouré de vignobles et où les coteaux franciliens participaient pleinement à la culture gastronomique française.
Aujourd’hui, chaque bouteille du Clos du Pas Saint-Maurice porte cette mémoire, celle d’un vignoble qui a survécu aux siècles et qui continue de faire vivre une tradition viticole unique aux portes de la capitale.



