Il y a quelque chose de singulièrement français dans cette manière qu’a la langue de faire passer les poissons de l’étal à la conversation, de la cuisine à l’invective, de la halle au théâtre, puis de la table aux dictionnaires.

La morue, le thon, la sardine, le hareng, le maquereau ou encore le barbeau appartiennent d’abord à un vocabulaire parfaitement gastronomique. Ils évoquent la pêche, les ports, les marchés, les salaisons, les recettes populaires et, pour certains d’entre eux, des pans entiers de l’histoire alimentaire française. Pourtant, plusieurs de ces noms ont acquis, au fil des siècles, des emplois figurés parfois peu flatteurs, jusqu’à devenir des termes de mépris appliqués aux personnes.

Le phénomène est particulièrement frappant lorsqu’il concerne les femmes. « Morue » est devenue une injure féminine bien connue ; « thon » s’est installé dans le registre populaire pour désigner une femme jugée disgracieuse ; « sardine » possède des emplois figurés beaucoup plus incertains et régionaux ; quant au « maquereau », son histoire est encore plus surprenante, puisqu’il ne désigne pas à l’origine une femme mais un homme vivant de la prostitution des femmes.

Derrière ces mots apparemment anodins se dessine en réalité une histoire beaucoup plus vaste, celle des Halles, des marchandes de poisson, du langage populaire, des hiérarchies sociales, des représentations du corps et de la sexualité, mais aussi de la formidable capacité du français à transformer un produit alimentaire en portrait moral.

Et il faut ici se garder d’une facilité, tous ces poissons n’ont pas suivi le même chemin. Certains ont véritablement donné naissance à des insultes ; d’autres n’ont été que des comparaisons populaires ; quelques-uns ont produit des mots d’argot masculin liés à la prostitution. La langue française n’a pas construit un système cohérent. Elle a accumulé, au fil des siècles, des images, des rapprochements et des plaisanteries dont certaines ont survécu jusqu’à nous.

Quand le poisson quitte l’étal pour entrer dans le langage

Le phénomène ne peut être compris sans revenir à l’univers des marchés.

Pendant des siècles, le poisson n’est pas seulement un aliment, il constitue un élément essentiel de l’économie urbaine. Dans les villes, et plus particulièrement aux Halles, les poissonnières occupent une place visible. Elles vendent, marchandent, interpellent, négocient et défendent leur commerce avec une énergie qui a profondément marqué l’imaginaire collectif.

Or la langue ancienne associe fréquemment les métiers à des traits de caractère supposés. La marchande de poisson devient ainsi, dans certaines représentations littéraires et populaires, une femme à la voix forte, à la répartie prompte et au langage peu policé.

Le mot « harengère » en fournit l’un des témoignages les plus anciens. Il désigne d’abord, dès le XIIIᵉ siècle, une vendeuse de harengs. Mais dès 1618, le terme est attesté dans un emploi figuré pour désigner une femme considérée comme grossière et criarde. Les dictionnaires anciens enregistreront ensuite l’expression « crier comme une harengère ».

Le glissement est révélateur. Ce n’est pas le hareng lui-même qui serait devenu injurieux. C’est la figure sociale de celle qui le vend qui a progressivement fourni un modèle de comportement.

Le poisson est donc innocent. C’est le monde humain qui l’entoure qui lui confère une valeur nouvelle.

La morue, une destinée lexicale particulièrement remarquable

Parmi tous ces poissons, la morue possède sans doute l’histoire la plus célèbre.

Le mot est ancien. Le poisson est attesté en français dès 1260, tandis que des formes anciennes telles que mollue apparaissent au Moyen Âge. L’étymologie demeure discutée, mais une hypothèse ancienne rapproche le mot d’un composé celtique associant l’idée de mer à celle du brochet.

Pendant des siècles, la morue appartient naturellement au vocabulaire alimentaire. Salée ou séchée, elle est l’un des grands poissons de conservation de l’Europe occidentale. Elle voyage sur de longues distances, supporte les contraintes du transport et devient un aliment essentiel dans les régions éloignées des côtes.

Sa présence dans la cuisine française est donc ancienne, massive et profondément populaire.

Puis, au XIXᵉ siècle, le mot change de registre.

Le sens désignant une prostituée est attesté en 1849. Le terme devient ensuite une injure adressée à une femme. Le Trésor de la langue française informatisé relève notamment son emploi chez Zola à la fin du XIXᵉ siècle.

Ce qui est remarquable, c’est que l’étymologie ne permet pas d’affirmer que la morue aurait été choisie parce que le poisson présenterait telle ou telle caractéristique physique précise. Il n’existe pas de démonstration sérieuse permettant de dire, par exemple, que sa chair, son odeur ou sa forme seraient directement à l’origine de l’injure.

Le mécanisme paraît plutôt relever de cette vaste zone où le langage populaire associe des noms d’animaux, des métiers, des lieux et des individus pour créer des métaphores dépréciatives.

La morue devient alors beaucoup plus qu’un poisson. Elle devient une figure linguistique de la femme que l’on veut rabaisser.

Et cette évolution raconte quelque chose de la société de son temps : pour insulter une femme, la langue populaire puise volontiers dans le monde du commerce, du corps et de la sexualité. Le poisson n’est ici que le véhicule d’un jugement social.

Le maquereau : Deux histoires pour un seul mot

Le cas du maquereau est plus subtil encore.

Le poisson est connu en français depuis le XIIᵉ siècle, sous la forme makerel, mais son étymologie demeure controversée. Une explication populaire, longtemps reprise, voulait que le maquereau accompagnât les harengs femelles et les harengs mâles au cours de leurs migrations, ce qui aurait favorisé l’image d’un « entremetteur » marin. Cette croyance zoologique n’est toutefois attestée que tardivement et ne suffit pas à établir l’origine du mot. Une autre hypothèse rapproche le nom du poisson d’une famille de mots liée à l’idée de tache, en référence à son aspect tacheté, mais cette proposition rencontre elle aussi des difficultés chronologiques.

Le point essentiel est ailleurs : le « maquereau » qui désigne un proxénète ne possède pas la même histoire étymologique que le poisson.

L’Académie française rattache le terme désignant le proxénète au moyen néerlandais makelâre, qui signifiait « intermédiaire » ou « courtier », lui-même lié à un verbe signifiant « trafiquer » et, plus loin, à maken, « faire ». Le mot apparaît dans ce sens au XIIIᵉ siècle.

Le maquereau est donc, dans cette seconde histoire, celui qui s’interpose entre une femme et ceux qui achètent ses services sexuels : un intermédiaire vivant de la prostitution d’autrui.

Au féminin, le mot devient « maquerelle ». Il désigne notamment une femme tenant une maison de prostitution. L’expression ancienne « mère maquerelle » appartient à cette histoire sociale de la prostitution et de ses intermédiaires.

La proximité des deux mots a néanmoins produit une remarquable confusion populaire : le poisson semblait avoir trouvé dans son comportement supposé une justification idéale au sens argotique.

C’est l’un des grands charmes de l’histoire des mots : une fausse étymologie peut parfois être plus séduisante que la véritable.

Le maquereau n’est donc pas, à l’origine, un « poisson proxénète ». Il s’agit de deux histoires lexicales distinctes que l’imaginaire populaire a rapprochées jusqu’à leur donner une apparence d’évidence.

Le hareng, compagnon de la morue et figure des Halles

Le hareng possède lui aussi une histoire linguistique considérable.

Son nom est très ancien, issu du francique, et le poisson occupe depuis le Moyen Âge une place majeure dans l’alimentation européenne. Frais, salé, fumé ou conservé en caque, il appartient à cette cuisine de conservation qui a nourri des générations entières. 

Le langage populaire en a tiré de nombreuses images.

On dit d’une personne très maigre qu’elle est « sèche comme un hareng saur ». On parle de personnes « serrées comme des harengs en caque ». Et le hareng est également entré dans certains argots, notamment celui des milieux de la prostitution, où il a pu désigner un proxénète. Le TLFi précise toutefois que cet emploi était moins insultant que « maquereau ».

Mais c’est surtout « harengère » qui nous intéresse.

La marchande de harengs est devenue, dans la langue figurée, l’archétype de la femme querelleuse et au langage jugé grossier. L’Académie française enregistre encore cette valeur figurée : une harengère est une femme criarde et grossière. 

Le cheminement est limpide : le métier précède l’injure.

La marchande n’est pas dépréciée parce qu’elle vendrait du mauvais poisson. Elle l’est parce que la société lui attribue un comportement particulier. Le poisson devient alors une sorte d’enseigne linguistique d’un monde populaire que la langue bourgeoise regarde avec condescendance.

La poissarde, ou lorsque les Halles deviennent un personnage

Le mot « poissarde » est encore plus intéressant parce que son histoire révèle les mécanismes complexes de la langue populaire.

Aujourd’hui, le rapprochement avec le poisson paraît évident. Pourtant, l’étymologie est beaucoup moins simple.

Le terme est attesté dès 1640 pour désigner une vendeuse de poisson. En 1690, Furetière le donne comme un terme injurieux employé entre harengères pour se reprocher mutuellement leur vilenie ou leur malpropreté. Au XIXᵉ siècle, le mot désigne également une femme aux manières hardies et au langage grossier. 

Mais « poissarde » ne dérive pas directement de « poisson ».

Le mot est rattaché à poix, cette matière noire et collante, avec l’idée d’une personne aux vêtements ou aux mains souillés. Le rapprochement avec poisson serait ensuite venu renforcer le terme par attraction populaire.

La langue a donc superposé plusieurs images : la saleté, les marchandises des Halles, le poisson, les vêtements imprégnés d’odeurs, la marchande populaire et le langage jugé grossier.

Au XVIIIᵉ siècle, cette parole des Halles devient même un véritable genre littéraire. On parle de « langage poissard » et de « style poissard », pour désigner une écriture imitant le parler populaire et volontiers truculent. 

La gastronomie rencontre alors la littérature.

Les poissons des marchés ne sont plus seulement des aliments : ils deviennent les accessoires d’une représentation théâtrale du peuple.

Le thon : Quand le poisson devient un jugement sur l’apparence

Avec le thon, le mécanisme change.

Le mot lui-même est ancien, issu du latin thunnus ou thynnus, lui-même emprunté au grec. Le poisson appartient donc depuis longtemps au vocabulaire français.

Son emploi populaire pour désigner une femme jugée très laide est toutefois beaucoup plus récent et relève d’une métaphore fondée sur l’apparence.

C’est ici qu’il faut se méfier des explications trop assurées. Contrairement à la morue ou à la harengère, il n’existe pas de véritable récit historique permettant de dire précisément à quel moment un locuteur a décidé que le thon pouvait devenir une injure adressée aux femmes.

La langue populaire fonctionne souvent ainsi, une comparaison surgit, se répète, se banalise, puis finit par entrer dans les dictionnaires et les usages.

Le thon appartient aujourd’hui à cette catégorie de mots familiers qui peuvent désigner une femme considérée comme particulièrement disgracieuse. Le procédé est d’une grande banalité dans le langage animalier, l’être humain prête à l’animal une caractéristique imaginaire, puis applique cette caractéristique à son semblable.

Le thon n’est donc pas devenu insultant pour une raison gastronomique. Il est devenu une métaphore du jugement esthétique.

Ce qui est intéressant, historiquement, est moins de savoir si le poisson est « beau » ou « laid » que de constater combien la langue populaire aime transformer l’apparence physique en catégorie morale.

Et la sardine ?

La sardine mérite un traitement plus prudent.

Elle apparaît souvent dans les listes contemporaines de « poissons utilisés comme insultes », mais son statut dans le français historique n’est pas comparable à celui de « morue ».

La sardine est d’abord un petit poisson, intimement associé aux pratiques populaires de pêche, de salaison et de conserve. Son nom est ancien et son importance alimentaire considérable, particulièrement dans les régions littorales.

Dans le langage figuré, elle apparaît notamment dans des comparaisons liées à sa petite taille ou à sa forme. Elle peut aussi entrer dans l’imaginaire de la promiscuité à travers l’expression « être serrés comme des sardines », devenue l’une des métaphores les plus célèbres du français.

Mais il serait historiquement abusif de présenter « sardine » comme l’équivalent féminin parfaitement établi de « morue ».

Le mot a connu des emplois populaires, régionaux ou plaisants visant des personnes, mais les grands dictionnaires français ne l’ont pas lexicalisé de manière aussi nette comme injure féminine. Les usages argotiques anciens recensent d’ailleurs d’autres sens inattendus : la « sardine » a notamment désigné un galon militaire. 

La sardine appartient donc davantage à cette constellation de métaphores populaires où la petitesse, la minceur, la promiscuité ou la banalité peuvent être transposées à l’être humain.

Elle est moins une insulte féminine historiquement constituée qu’un exemple de la manière dont la langue transforme un poisson familier en image sociale.

Quand les qualités culinaires deviennent des jugements sur les personnes

L’histoire du hotu est à cet égard particulièrement éclairante.

Le hotu est un poisson d’eau douce dont la chair est traditionnellement peu estimée. Le TLFi ( Trésor de la langue française informatisé ) relève, à partir de 1944, son emploi argotique pour désigner un individu considéré comme misérable, laid, stupide ou de peu de valeur. Le dictionnaire explique explicitement que cet emploi vient de la piètre réputation gastronomique du poisson. 

Voilà une mécanique linguistique presque gastronomique dans sa logique.

Un poisson est jugé médiocre à table ; la médiocrité gustative devient une médiocrité humaine ; l’individu devient à son tour un « hotu ».

La langue populaire ne cesse de faire passer le jugement de la cuisine à la société.

Ce mécanisme est ancien et ne concerne d’ailleurs pas exclusivement les poissons. Mais les poissons, particulièrement présents dans les marchés et les conversations populaires, fournissent un matériau exceptionnellement riche à ce type de métaphore.

Le brochet, le barbeau et toute une petite faune de l’argot

La prostitution a également produit un véritable bestiaire masculin.

Le brochet, par exemple, est attesté dans l’argot du XIXᵉ siècle avec le sens de souteneur. Le TLFi explique ce rapprochement par la voracité attribuée au poisson. 

Le barbeau a suivi un chemin comparable. Le poisson est attesté depuis le Moyen Âge et son emploi argotique pour désigner un souteneur apparaît au XIXᵉ siècle. Le terme est donné comme une création par référence au sens argotique de « maquereau ». 

Son diminutif, « barbillon », connaît lui aussi un emploi argotique pour désigner un jeune souteneur. 

Même le « barbot » a pu désigner un souteneur dans l’argot du XIXᵉ et du XXᵉ siècle. 

La liste devient alors révélatrice : maquereau, hareng, barbeau, barbillon, barbot, brochet.

Ce vocabulaire n’est pas le fruit d’un mystérieux code marin. Il témoigne plutôt de la puissance des métaphores animales dans les milieux populaires et argotiques, particulièrement lorsqu’il s’agit de désigner les figures de la prostitution, de la marginalité ou de la prédation.

Le poisson devient tour à tour intermédiaire, prédateur, individu méprisable ou personnage de marché.

Une langue qui transforme le métier en caractère

La harengère et la poissarde permettent de comprendre le phénomène dans toute sa profondeur.

La marchande de poisson appartient historiquement à un monde professionnel très visible. Elle est exposée au regard, travaille dans un environnement bruyant, manipule des marchandises périssables, négocie avec les clients et participe à une économie populaire dont les codes diffèrent fortement de ceux des salons bourgeois.

La littérature et les dictionnaires vont peu à peu transformer cette réalité professionnelle en caricature.

La harengère devient la femme querelleuse.

La poissarde devient la femme au langage grossier.

Le poisson, lui, n’est qu’un marqueur social.

C’est peut-être l’une des leçons les plus intéressantes de cette histoire : les insultes ne naissent pas toujours de la chose elle-même. Elles peuvent naître de la personne qui la vend, du lieu où elle est vendue ou du regard porté par une classe sociale sur une autre.

Les Halles ont ainsi laissé une empreinte considérable dans le français.

Elles ont fourni des mots, des expressions, des personnages et tout un registre littéraire. Le « parler des Halles » a été tour à tour redouté, caricaturé, imité et célébré.

Ce que nous appelons aujourd’hui un langage « populaire » ou « cru » est souvent le résultat d’une histoire sociale beaucoup plus complexe.

Pourquoi tant de termes concernent-ils les femmes ?

C’est probablement la question la plus intéressante.

La langue française possède une quantité considérable de termes animaliers appliqués aux personnes. Mais lorsqu’il s’agit des femmes, les métaphores touchent fréquemment au corps, à l’apparence, à la sexualité, à l’âge ou à la moralité.

« Morue » illustre la sexualisation et la dévalorisation morale.

« Thon » relève davantage du jugement esthétique.

« Harengère » et « poissarde » renvoient d’abord à une figure sociale avant de devenir des caractérisations personnelles.

« Maquerelle » appartient directement à l’histoire de la prostitution.

Cette concentration n’est pas fortuite. Elle reflète une société dans laquelle le comportement féminin faisait l’objet d’une surveillance sociale particulièrement forte et dans laquelle le vocabulaire destiné à juger les femmes était abondant.

L’insulte ne décrit donc pas seulement celle qui la reçoit. Elle révèle surtout celui qui l’emploie et les normes sociales auxquelles il se réfère.

Dire d’une femme qu’elle est une « morue », un « thon » ou une « harengère » n’informe finalement que très peu sur la personne visée. En revanche, cela renseigne beaucoup sur les représentations collectives qui ont permis à ces mots d’acquérir leur valeur péjorative.

Du poisson populaire au patrimoine linguistique

Il serait tentant de considérer ces mots comme de simples curiosités de vocabulaire. Ce serait passer à côté de leur véritable intérêt.

Ils racontent la France des ports et des marchés, celle des salaisons et des caques de harengs, celle des Halles et des poissonnières, celle des cafés, des ateliers, des faubourgs et des théâtres populaires.

Ils racontent également l’histoire de la gastronomie.

La morue salée fut longtemps un produit essentiel de conservation. Le hareng traversa les siècles comme l’un des grands poissons populaires. La sardine devint emblématique des littoraux atlantiques et méditerranéens. Le maquereau fut abondamment consommé dans les cuisines maritimes. Le poisson d’eau douce, quant à lui, alimenta les tables rurales et urbaines selon les régions et les saisons.

Ces aliments étaient suffisamment familiers pour devenir matière à métaphore.

C’est précisément parce qu’ils appartenaient à la vie quotidienne qu’ils ont pu entrer dans le langage.

Un aliment exceptionnel donne rarement naissance à autant d’expressions qu’un produit quotidien. La langue populaire préfère ce qu’elle connaît intimement.

La morue, le hareng ou la sardine n’étaient pas des curiosités exotiques : ils faisaient partie du paysage alimentaire.

Le paradoxe d’une cuisine qui nourrit aussi les mots

Il existe finalement une étrange ironie dans cette histoire.

Les mêmes poissons que la cuisine française a appris à préparer avec raffinement ont fourni certaines des métaphores les moins flatteuses de notre langue.

La morue peut devenir brandade, morue à la crème, morue salée ou simplement un aliment essentiel des anciennes tables populaires ; le mot, lui, a parallèlement acquis une valeur injurieuse.

Le hareng peut être fumé, mariné, servi avec des pommes de terre ou conservé en caque ; mais la harengère est devenue une caricature sociale.

Le maquereau peut être grillé, fumé, mariné, poêlé ou préparé avec une sauce acidulée ; son homonyme masculin appartient au vocabulaire de la prostitution.

La sardine peut être grillée au feu de bois, conservée à l’huile ou préparée dans d’innombrables recettes régionales ; son nom, lui, a fourni diverses images populaires liées à la petitesse et à la promiscuité.

La gastronomie et l’argot ont donc partagé les mêmes mots sans jamais parler véritablement de la même chose.

Un petit bestiaire de la langue française

Terme Sens premier Glissement figuré Nature du rapprochement
Morue Poisson de mer Femme considérée comme de mauvaise vie, puis injure féminine Glissement péjoratif attesté au XIXᵉ siècle
Thon Grand poisson marin Femme jugée très laide Métaphore populaire liée à l’apparence
Sardine Petit poisson marin Personne petite, mince ou image populaire de promiscuité selon les usages Emploi figuré beaucoup moins lexicalisé
Maquereau Poisson marin Proxénète Deux étymologies distinctes rapprochées par l’usage populaire
Maquerelle Femme tenant une maison de prostitution Féminin du terme argotique de proxénète
Harengère Marchande de harengs Femme criarde et grossière Glissement directement lié au métier
Poissarde Femme des Halles, notamment marchande de poisson Femme jugée grossière et insolente Croisement entre histoire sociale et attraction de « poisson »
Hotu Poisson d’eau douce à chair peu estimée Individu jugé médiocre ou méprisable Métaphore fondée sur la réputation gastronomique
Brochet Poisson d’eau douce prédateur Souteneur Allusion à la voracité
Barbeau Poisson de rivière Souteneur Emploi argotique dérivé par référence au « maquereau »
Barbillon Petit barbeau Jeune souteneur Dérivation argotique
Hareng saur Hareng fumé Divers emplois argotiques Notamment dans le vocabulaire des milieux populaires

Ce tableau permet surtout de constater qu’il n’existe pas une seule « théorie des insultes par le poisson ». Chaque mot possède son histoire propre.

Ce que ces insultes disent réellement de notre langue

Il serait facile de sourire devant ce bestiaire verbal. Il est plus intéressant de l’écouter.

La langue populaire n’est jamais seulement un réservoir de mots pittoresques. Elle conserve la mémoire de métiers disparus, de rapports sociaux, de préjugés, de croyances anciennes et de manières de regarder le monde.

La « harengère » nous parle des Halles.

La « poissarde » nous parle de la frontière entre langage populaire et langage bourgeois.

La « morue » nous parle de la sexualisation de l’insulte féminine.

Le « maquereau » nous conduit vers l’histoire de la prostitution et vers les mécanismes de l’étymologie populaire.

Le « hotu » montre comment une réputation gastronomique peut devenir un jugement humain.

Le brochet et le barbeau témoignent, eux, de la richesse de l’argot masculin.

Quant au thon et à la sardine, ils illustrent une autre faculté du français : celle de transformer l’apparence ou les proportions d’un animal en métaphore humaine, parfois jusqu’à la caricature.

Ce n’est donc pas réellement une histoire de poissons.

C’est une histoire de regards.

La cuisine fournit les noms, les marchés fournissent les personnages, les Halles fournissent les images, l’argot fournit les détournements et la société fournit les préjugés. La langue se charge ensuite de conserver le tout.

Et c’est peut-être là le paradoxe le plus savoureux : dans le français populaire, les poissons ont parfois quitté les assiettes pour entrer dans les dictionnaires, non pas parce qu’ils étaient mauvais, mais parce qu’ils étaient familiers.

La morue, le hareng, la sardine ou le maquereau ont nourri les hommes avant de nourrir leurs métaphores. Ils ont traversé les ports, les marchés et les cuisines avant de parvenir jusque dans les conversations.

Derrière une injure que l’on croit parfois récente se cache ainsi une longue histoire de pêche, de commerce, de gastronomie et de société.

Et lorsque l’on entend aujourd’hui certains de ces mots employés comme de simples insultes, il faut se souvenir qu’ils portent avec eux plusieurs siècles de langue populaire, avec ses marchés, ses métiers, ses préjugés, ses plaisanteries et ses cruautés.

Le poisson, lui, n’y est pour rien.

Il n’a fait que passer de l’étal au langage.

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